Archive | décembre, 2010

SWANS : « My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky » / U.S. CHRISTMAS : « Run Thick In The Night »

29 Déc

SWANS

MY FATHER WILL GUIDE ME UP A ROPE TO THE SKY – XS964C

Pochette XS964C.

YOUNG GOD RECORDS, 2010.

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US CHRISTMAS

RUN THICK IN THE NIGHT – XU868B

Pochette XU868B.

NEUROT RECORDINGS, 2010. Enregistrement 2009.

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L’un est sur le retour et l’autre enfin sur la voie d’une certaine reconnaissance, mais tous deux martèlent un rock lourd et oppressant dont les lancinants développements et charbonneuses humeurs peuplent les paysages désolés d’un psychédélisme insomniaque et vertigineusement abyssal.

swOn a coutume de dire que les chats disposent de 9 vies. On ne connaît rien de pareil à propos des cygnes (même si l’animal occupe une place de choix dans le grand bestiaire animalier des légendes), mais pour Swans (cygne au pluriel en anglais), les multiples épisodes de l’existence du groupe les ont davantage conduits aux abords des tourbillons et rapides, que fait évoluer sur les eaux tranquilles d’un quelconque point d’eau musical artificiel.

Swans est avant tout le projet principal de Michael Gira – mais c’est loin d’être le seul – et ce, même si le groupe a vu défiler bon nombre de participants qui vont et (re)viennent avec une constance presque routinière. Né aux alentours de 1982 en plein geyser no wave (parfaitement résumé par la compile « No New York »), Swans catalyse un rock hyper massif, asphyxiant, et cathartique. Un empilement de riffs (parfois un seul) primitifs sursaturés, répétés jusqu’à la nausée, joués avec une effroyable lenteur sur fond de décors industriels apocalyptiques, desquels s’échappent cris et vociférations à peine articulées de gourou primal. Swans était une sorte de cousin US d’Einstürzende Neubauten qui n’aurait jamais fait l’impasse totale sur les guitares, un prototype « métalloïde » (plus que metal) à la descendance aussi vaste que bigarrée (de l’indus metal de Godflesh –et son prolongement Jesu – à Ministry et au post metal de Neurosis, voire au drone metal de la Sunn O))) family, des inclassables Young Gods aux disjonctés Liars, jusqu’à la country remontée des 16 Horsepower). Au fil des albums, des bourgeons de mélodies finiront par éclore et prendre l’ascendant sur l’attaque sonore frontale, un glissement progressif marqué par l’arrivée de la chanteuse Jarboe, sorte d’alter ego féminin de Michael Gira, au registre vocal (glacé & céleste à la fois) tout aussi saisissant. Plus exposés, les textes qui farfouillent du côté obscur des passions humaines s’installent au cœur de chansons qui laissent une place toujours grandissante aux tonalités acoustiques d’un folk ample aux couleurs automnales. Gira en a alors (pour un temps) fini avec le bruit et après une surprenante reprise – aujourd’hui reniée par son auteur du – « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division (1988), fait paraître un album sans saturation électrique aucune, The Burning World (1989) sur une major, tout en s’embarquant dans le 1er de ses multiples projets parallèles (3 plaques de Skin ou World of Skin entre 1987 et 1990). Disque incompris – les fans boudent et les ventes sont mauvaises – qui conduira Michael Gira sur les voies de l’auto-édition (il monte son propre label Young God records). Swans renouera, ensuite, en partie, et jusqu’à sa dissolution en 1996, avec l’électricité dense des guitares. En sont l’éclatant témoignagele double Soundtrack For The Blind, plus une poignée d’albums partagés entre rock post new wave épique et tourbillonnant sous tension (du psychédélisme dark ?) et des complaintes hivernales acoustiques où se mêlent parfois field recordings et bidouillages electro ambient.

Un héritage riche d’une bonne vingtaine de plaques (albums studio, enregistrements live, compiles, EP…) que Gira rééditera petit à petit sur Young God Records où paraissent ses nombreux travaux post Swans. L’homme n’a pas le temps de s’ennuyer, car en plus de ses propres travaux musicaux en solo (Drainland…) ou écrits (La Bouche de Francis Bacon en VF), de ses essais expérimentaux (le «dronesque» Body Hater/Body Lover), l’Américain s’investit dans une nouvelle mouture de groupe (The Angels Of Light), dont il est le centre (et sans Jarboe) et qui sonne un peu comme une version « adulte » (plus apaisée et davantage acoustique) des Swans, et enfin chapeaute quelques artistes/groupes amis dont il fait paraître des disques (Winsor For The Derby, Lisa Germano), et donne aussi sa chance à quelques (ex) illustres inconnus : Akron/Family ou… Devendra Banhart

Lorsque sort en 2010 My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky, premier album des Swans en 16 ans, on n’est qu’à demi étonné. Certes Jarboe n’est pas de la partie (Gira et elle semblent fâchés pour l’éternité), mais le grand nombre de collaborateurs passés (dont le régulier Norman Westberg) au menu invalide l’hypothèse d’un retour uniquement motivé par le tiroir-caisse. Propulsés en 2010, les ingrédients du son et éléments du système Swans (dernière période) font valoir leurs vertus anticorrosives face aux traîtres assauts du temps : timing chanson achalandé et allongé (de 2’20 min à 9’25 min), ampleur sonore marmoréenne sans lourdeur procédurière (ceci n’est pas du heavy metal), martèlements rythmiques dignes d’une charge de pachydermes domptés (on doit parler d’assemblage savant de toms et d’éléments percussifs plutôt que de batterie), tortueuses mélodies aux dénivelés de colimaçon alpestre, progressant par paliers de compression là où l’air se fait rare, mais évitant les expositions au sommet pour négocier des retours par étapes successives en plaine, et surtout la voix sardonique de Gira et son vibrato médian de ceux des Nick Cave et autres Ian Curtis (Joy Division). Dans l’œuvre pléthorique des Swans, The Great Annihilator est son aïeul le plus proche, mais les deux ballades de folk sépulcral (« Reeling The Liars In », le final « Little Mouth ») montrent que l’apport The Angels Of Light n’est pas à minimiser. Au centre du disque, on trouve un titre freak qui fait froid dans le dos. L’intitulé est un programme à lui seul : « You Fucking People Make Me Sick ». Banhart y chantonne avec la fille de Gira dans une ambiance malsaine de Sud profond, et ça fiche les chocottes. Déjà que My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky s’était ouvert sur des bruits de cloches précédant le tintamarre d’une marche de géants (« No Words/No Thoughts »). Et même lorsque l’humeur est à l’orage (« Jim », « Eden Prison », « Inside Madeline ») Swans négocie, en fin de titre, une aire d’atterrissage où ses noires complaintes viennent mourir dans une ultime oraison funèbre. On les connaît déjà un peu à l’avance mais on ne se lasse pas de les (ré)entendre.

usPassé le seuil de Run Thick In The Night (l’introductif « In The Night »), cinquième étape du trop discret parcours discographique des (comme leur nom l’indique) Américains de U.S. Christmas, on n’est pas trop dépaysé : roulement de toms tribal ou solennisé, guitares messagères, violons d’appui discret. Il faut attendre la voix hallucinée de Nate Hall et sentir le fond de l’air se charger de plomb dans un ciel bouché et électrifié pour mesurer la longue route en terres heavy et psychédéliques qui nous attend. Attendre, les cinq ou sept membres de U.S. Christmas s’en sont fait une spécialité, car sans l’oreille fureteuse du label Neurot Recordings (monté autour de Neurosis) qui a sorti leur avant-dernier album (Eat The Low Dogs en 2008), ces natifs des Appalaches végéteraient toujours en 3ème ou 4ème division rock option CDr ! Et le groupe n’aurait sans doute pas eu les moyens de ce road trip musical qui bat aussi bien la campagne (aride) folk que les espaces abandonnés en bordure de désert (rock), foule quelques mausolées touristiques (des bribes country surnagent) pour mieux s’égarer sur des pistes enfumées qui ne mènent nulle part ou alors à des paradis chimiques et artificiels. Le plus étrange vient ici de la température ambiante, proche de zéro. Il fait chaud certes, mais c’est sans doute parce qu’on a attrapé la fièvre ou que le manque commence déjà à vous mordiller l’humeur et vous déréguler les sens. Ou alors c’est le désert façon roman à la Barry Gifford (dont David Lynch a adapté le Sailor et Lula), auteur de Perdita Durango : Quinze degrés et temps pluvieux, un lieu extrême flashé dans ses rares moments où il apparaît aussi éloigné que possible de ce qu’il est censé être. Le dernier endroit au monde sensible que l’on imaginerait porteur d’un imaginaire mystique fécond, nourri aux mythes premiers (la nature, les éléments), et qui imprègne profondément ce disque serti d’une présentation magnifique, depuis l’intitulé des titres (« Devil’s Flower in Mother Winter »,« Fonta Flora »), à des textes hermétiques à l’identification mais fertiles à nourrir les épopées mentales sur le mode heroic fantaisy introspectif, sans bataille de masse dans le scénario. Et en effet, U.S. Christmas entonne rarement la charge (à l’exception de « Wolf on Anareta ») pour s’adonner la plupart du temps (le disque fait bien plus d’une heure) à un folk nomade et lunaire et à un rock psychédélique incantatoire aux ramifications épiques, mais toujours emprunts d’une insaisissable et farouche beauté. Un récit en dents de scie – Litanie païenne à deux voix (« Ephraim In The Stars »), instants d’abandon contrôlé (« Suzerain »), instrumental hanté et fracturé (« The Queena »), tourbillon rock au ralenti (« Deep Green ») – qui fait fi de ses quelques faiblesses (le coffre vocal de Hall est parfois limite, difficile de l’ingurgiter en 1 traite). Idéal pour ceux qui veulent sortir de l’hiver. Mais pas trop vite !

Yannick Hustache

 

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The non-desperate housewife

29 Déc

Ola Belle REED

RISING SUN MELODIES – MC2865

Pochette MC2865.

SMITHSONIAN/FOLKWAYS RECORDS C, 2010. Enregistrement 1972-1978.

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La substantifique moelle musicale d’une chanteuse/auteure/musicienne, mère de famille et « femme aux 101 métiers », qui contribua à inventer le statut d’artiste au féminin à l’intérieur de l’ancestrale tradition d’un bluegrass populaire et ouvert, véritable sismographe des aléas d’une existence parfois vécue comme un sacerdoce…

Née Ola Wave Campbell en 1916 à Grassy Creek, une région de Caroline du Nord traversée par les Monts Appalaches, la jeune femme grandit au sein d’une cellule familiale où la musique était omniprésente. Outre un grand-père pasteur et violoniste accompli ainsi qu’un père multiinstrumentiste, sa mère et sa grand-mère connaissaient et chantaient de mémoire (comme beaucoup) à une époque où la radio était encore peu répandue, une part du répertoire traditionnel des Appalaches, et comptait peu ou prou une cohorte de mélomanes « du dimanche », ou un peu plus sérieux, au sein de sa très large famille (elle-même avait 12 frères et sœurs). Elle hérita de la pratique du banjo (de type clawhammer, littéralement arrache-clou à cause de sa forme) de son oncle Dockery, et tâta aussi un peu de la guitare et du violon, mais acquit intuitivement, au contact des autres et en la jouant de ses mains, les éléments d’une grammaire musicale qu’elle n’a jamais étudiée. Pourtant, en ce début de XXe siècle, c’est dans cette partie plutôt pauvre des Etats-Unis, où le travail est rude, les loisirs rares et l’isolement dû aux longues distances une constante, que s’opère l’une des synthèses les plus originales de ce qui sera appelé plus tard (le terme n’apparaîtra qu’en 1923) l’Old-time music : une fusion/sédimentation progressive et inédite de chants religieux puritains (sans instruments), des répertoires traditionnels propres aux vagues successives de migrants – surtout originaires des îles Britanniques – et d’influences afro-américaines. L’usage combiné du banjo et du violon en sera l’une des plus notables caractéristiques.

olaµLa détérioration brutale des conditions d’existence lors de la grande dépression de1929 obligea la famille Campbell à gagner la Pennsylvanie (comté de Chester) et ensuite le Maryland où elle s’installera pour de bon. Tout en occupant un emploi de gouvernante, Ola Belle intègre les North Carolina Ridge Runners en compagnie de son frère (Alex) et complice musical de toujours, avec lesquels elle jouera jusqu’en 1948. Bien que refusant l’offre, alléchante pour l’époque, de rejoindre une formation en vue (celle de Roy Acuff, 1903-1992), Ola Belle commence à se faire entendre via le réseau naissant des radios locales. L’expérience a dû à ce point lui plaire que quelques années plus tard, Ola Belle Campbell devenue Reed par son mariage avec le dénommé Bud Reed (1949), montera à l’arrière de son drugstore une mini station où se produiront bon nombre de musiciens locaux ou de célébrités de passage. Les Reed sont alors à la pointe d’un négoce tout particulier où la musique – shows/vente de disques/radio – devient complémentaire mais inséparable de l’activité commerciale proprement dite. Dans le Maryland, c’est au New River Ranch (ouvert en 1951) que s’arrêtent quelques figures de l’Old-time music telles Hank Williams, Loretta Lynn (égérie d’un certain Jack White) ou encore la Carter Family. Tandis qu’au Campell’s Corner, ouvert quelques années plus tard en Pennsylvanie, on pouvait aussi bien dénicher un paquet de denrées alimentaires introuvables ailleurs (et liées aux diverses origines des migrants), qu’acheter des disques et instruments, ou pourquoi pas, assister au concert d’un mélomane en visite dans le coin ou à l’enregistrement d’un programme radio ! C’est par ailleurs à cet endroit qu’Ola Belle Reed écrivit la plus grande part de son répertoire. Discrète, elle est décrite par ceux qui l’ont connue comme une femme de principes (évangélistes comme pour la majorité des états de la Bible Belt) et d’une grande générosité (elle hébergeait régulièrement des personnes dans le besoin). Sa « carrière » ne s’est jamais construite au détriment des siens ou de son travail quotidien. Malgré le fait qu’Ola belle Reed ne s’est guère aventurée au-delà des frontières du triangle Maryland/Pennsylvanie/Delaware, elle reçut en 1986 la National Heritage Fellowship, la plus haute distinction honorifique qu’un artiste classé folk puisse recevoir. Son répertoire fut connu bien au-delà des sphères de la musique traditionnelle U.S. Elle décéda en 2002, peu avant l’âge de 86 ans. Un festival qui porte son nom et entièrement dévolu aux bluegras, country et old-time music se tient chaque année en Caroline du Nord, au pied des Appalaches.

Sur Rising Sun Melodies, compilation de titres emblématiques d’Ola Belle Reed augmentée de prises live, on entend une voix vibrante, ni vraiment rugueuse, ni tout à fait chevrotante, mais dont le grain à la fois ample, tranchant et sec a une profondeur de champ au moins aussi immense que le réseau sans fin de routes cabossées sillonnant une campagne sudiste écrasée sous l’implacable soleil de l’été, la climatisation discrète d’un certain réconfort vocal féminin en plus. Des chansons dépourvues de rythmiques, mais reposant sur de fins entrelacs (dialogues ?) banjo/violon(s)/guitare(s) acoustique(s). Ces chansons en disent beaucoup sur les vies de l’époque mais sans moralisme. « I’ve Endured » (chansons d’ouverture) et « Tear Down The Fences » traitent de ces existences de souffrance et de solitude sur le fil d’un espoir divin si mince et parfois si inintelligible. Quant à « High On The Mountain », écrite sur la tombe de sa mère, elle passe par une allégorie paysagère destinée à rendre palpable le désarroi de ceux qui « restent », face à la mort d’un être cher.

À côté des reprises en tant que telles (« I Saw The Light » d’Hank Williams, « Nine Pound Hammer » de Merle Travis), on retrouve plusieurs compositions signées de sa main qui sont des réinterprétations souvent bien éloignées des originaux, de standards traditionnels dont l’origine s’est effacée des mémoires. Mais, à entendre une vieille rengaine familiale virer au gospel (« Sweet Evalina ») bucolique et un antique instrumental irlandais (« Bonaparte’s Retreat ») gagner les grandes plaines, on se dit que la bio ne mentait pas, Ola Belle Reed savait vraiment faire beaucoup avec peu !

Yannick Hustache

 

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RADIO LIVE TRANSMISSION : le rôle historique de la radio

23 Déc

ANTHOLOGIE DU XXE SIÈCLE PAR LA RADIO – HD1610

FREMEAUX & ASSOCIES, 1999.

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Les événements emblématiques du XXe au travers du prisme d’un média né presque en même temps que lui. Dix années et un changement de millénaire plus tard, qu’en reste-t-il ?

L’objet fait valoir une belle longueur de temps qui répond tout à fait à sa vocation anthologique. Six disques couvrant chacun une décennie à l’exception du premier tome audio parcourant à lui seul les quarante premières années du XXe siècle, et qui, par souci de lisibilité, commence ici en 1900 et se termine en 1999. Pour l’anecdote, la première transmission de ce que l’on appelait alors la T.S.F. (acronyme de télégraphe sans fil) a eu lieu pour la France le samedi 25 novembre 1921, une entrée en matière hésitante, voire chevrotante – mais absente de ces six disques – pour un futur média de masse qui doit encore littéralement inventer son langage. Et ce qu’on avait presque oublié tant elles nous semblent familières, ce sont les variations (tons, accents), modulations (élocution posée ou rapide, silences, timbres neutres ou parfois emportés) et syntaxes infiniment variées, de ce langage (le lexique a beaucoup changé en 80 ans), de cette voix humaine « sortant du poste », enfin libérée de ses limitations fondamentales de proximité, glissant progressivement de la solennité « savante » d’une presse parlée vers un idiome original, vecteur d’immédiateté (c’est l’invention du direct) et d’intimité complice (la radio s’adresse à tous en parlant à l’oreille de chacun, surtout depuis l’invention du transistor).

radioFruit d’une collaboration inédite entre l’I.N.A. (Institut national de l’audiovisuel, du moins ses archives), Radio France et de l’éditeur spécialisé Frémeaux & Associés, ces 92 extraits restituent un panaché de moments-clés d’une histoire forcément lacunaire (et donc discutable) du siècle dernier, vue de France mais en étroite résonance avec les soubresauts du reste du monde. Si le politique au sens large s’octroie les morceaux de choix de cette anthologie, les évolutions sociétales dont certaines sont toujours au centre des débats (avec la condition de la femme comme fil rouge), la culture (surtout la littérature) et quelques faits marquants indissolublement liés à la mémoire collective figurent aussi en bonne place: l’émotion à peine contenue d’une certaine coupe du monde de football 1998 ou encore les souvenirs mitigés de l’une des premières usagères du métro parisien, 50 ans après sa mise en service en 1900, l’année qui signe l’acte de naissance du XXe siècle !

À la façon d’un zapping dont les images seraient à inventer à mesure que les mots sont libérés, c’est à une sorte « d’arrêt momentané sur parole » – doublé d’un jeu de ping-pong mémoriel avec ses propres souvenirs – même s’ils ne sont pas anciens – que l’auditeur est convié. Sans pub (la réclame comme on disait alors !) pour accaparer son esprit, presque sans musique (si ce n’est quelques hymnes nationaux) pour le distraire, mais avec maintes hésitations pour le laisser respirer (le réflexif « qu’est-ce que vous voulez que je vous dise » de commentateurs pas encore « virtuoses de la communication »), et éléments de décor sonore pour fertiliser son imagination (l’attentat en direct contre Laval et Déat en 1941), celui-ci a tout le loisir du recul nécessaire pour reconstruire « son » XXe siècle : se confronter à la haine pure du discours hitlérien (en allemand) ou à la douleur d’une expulsion de sans-papiers en 1996, compiler les pompeuses tirades du « général » (de Gaulle, l’autre fil rouge, dont un extrait du fameux appel « reconstruit » du 18 juin 40) et le ramener au débit « ultra-radiophonique » de l’allocution d’un Jacques Chirac nouvellement élu, ou encore s’amuser du répondant d’une Mistinguett à un journaliste un peu pataud à propos du baisemain. Autant de petites histoires étroitement imbriquées dans la grande !

Yannick Hustache

 

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NO AGE : « Everything in Between »

22 Déc

NO AGE

EVERYTHING IN BETWEEN – XN629Y

Pochette XN629Y.

SUB POP, 2010.

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« Tout se joue au centre » pourraient paraphraser quelques politiques belgo-belges en mal de slogans imaginatifs (?) et attractifs. Pour le duo US, c’est plutôt une vaste zone franche et instable vers où convergent leurs coupables appétits contradictoires. Visite des lieux.

Alors qu’il y a belle lurette qu’on sait que le rock se pratique aussi bien en solitaire qu’au niveau de l’effectif d’une équipe de rugby (15 et plus…), la formule duo semble tout particulièrement prisée par les stakhanovistes zélés du rock bruitiste (noise, math, electro & Co, ils sont nombreux à participer au jeu des familles). Et, si l’année musicale dissonante 2010 avait éclos sous les décibels généreux des Canadiens de Japandroids (sorti en 2009 mais au décollage tardif), elle risque bien de se refermer sur le « vroom vroom » joliment électrifié du binôme No Age et de leur véritable second album: Everything in Between.

Complices, Dean Spunt (batterie, chant) et Randy Randall (guitare et bidouillages) l’étaient déjà dans Wives, une triangulaire punk localisée à Los Angeles où Spunt tenait la basse. Après un unique album (le très sarkosien Erect The Youth Problem) en 2004, mais sans mettre officiellement la clé de Wives sous le paillasson, les deux hommes embrayent No Age au prix d’un tour de chaise musicale. C’est que le L.A. du mitan des années 2000 compte alors un nouveau foyer sismique rock qui répond au nom de The Smell, et qui agit tel un électro-aimant pour toute une scène hétéroclite qui se dit punk dans la tête mais ne se sent nullement obligée de se saper de ses oripeaux vestimentaires ou musicaux les plus élémentaires. Et si la joyeuse effervescence libératoire et  noisy qui secoue les No Age, Mika Miko, Abe Vigoda, Mae Shi, BARR et autres Health (déjà évoqués dans une Sélec précédente) n’est pas sans rappeler l’une ou l’autre bouffée de frénésie arty – les plus positives – qui s’empare de New York tous les 4-5 ans, l’esprit qui les anime fait davantage place à une dimension communautaire (concerts ouverts à tous et à tarifs modiques) et au sens de l’esthétisme : packaging soigné des Cd et vinyles, T-shirt au graphisme élaboré. Le Californian way of life est aussi passé par là !

no ageTémoin de cette agitation, l’apparition d’une multitude de 45 tours et de EP en quelques mois, qui seront pour la plupart compilés sur un long format en 2007. Weirdo Rippers est pourtant considéré comme un véritable album où No Age coud dynamique punk et son lo-fi dans un rêche étui pop aussi effilé qu’efficace. Comme du Yo La Tengo sans fille (c.à.d. à 2 seulement) et un rien bravache, qui se soulagerait en direct de son complexe Ramones. Une cacophonie ordonnancée qui moleste gentiment, mais qui, à l’occasion, accouche d’une mélodie à demi imparable, d’un intermède samplé tout en finesse ou encore, fait se lever un épais brouillard de feedback à l’anglaise (école Jesus & Mary Chain). Nouns (2008), leur premier disque pensé comme tel affine le propos. Entre morceaux de bravoure façon jam sessions Hüsker Dü/Half Japanese, pop songs qui tirent la mèche new wave à l’anglaise, s’insinuent quelques instrumentaux qui jouent de malice pour instiller en douce leur proverbiale et addictive simplicité !

Logique donc qu’à leur troisième plaque, les Américains ne pratiquent plus le sprint qu’un coup sur deux, laissant s’exprimer d’autres nuances jusqu’ici non décelées de leur bien entortillé génotype musical. Le fantôme de New Order est dans la ligne de mire et, outre la similitude Dean Spunt/Barney Sumner (NO et aujourd’hui dans Bad Lieutenant) qui occupent tous deux une position de tête dans la catégorie à risques des chanteurs techniquement limités mais souvent très touchants, c’est une ligne de guitare « bassisée » jouée à la manière Peter Hook (à peine au-dessus du genou donc) époque Movement (1981), légèrement confite dans du larsen qui sert, à l’entame d’Everything in Between, de colonne vertébrale à « Life Prowler ». Et de poursuivre avec un pseudo hit (« Glitter») où se niche un gimmick « hookien » à peine travesti, renvoyant là à la seconde époque (Republic, 1993) des Mancuniens. L’épisode orageux qui leur succède (« Fever Dreaming », « Depletion », et plus loin « Sorts ») a, lui, une origine plus logique, l’indie pop US nineties à guitares de la trempe Sebadoh. Sans batterie. « Common Heat » est interlude feu de camp sans qu’aucun brasier (hippie ?) n’ait dû être allumé tandis que « Skinned » et « Karterpillar » exhibent une belle gueule d’atmosphère : le brouillard est tombé, et au loin résonne un écho shoegaze. Deux exemples qui prouvent à souhait que si No Age sait tenir les cadences sans accuser le coup, il excelle du plus en plus dans la prospection des zones frontières des domaines du rêve agité et de l’expérimentation sensorielle chimiquement assistée (« Valley Hump Crash », « Dusted », « Positive » « Amputation » au piano suspendu). Une dernière remontée du Celsius (« Shed & Transcend » avant un ultime pied de nez à leurs métronomiques débuts, avec un très relax (malgré le feu d’artifice) et bancal « Chem Trails », où nos compères semblent régler quelques comptes. Sans aigreur aucune, mais avec la joyeuse sincérité embrumée propre aux instants de confidences (tendrement) éthyliques…

La maturité sans âge ?

Yannick Hustache

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La soul a la patate en 2010

22 Déc

BACK TO BLACC

Aloe BLACC

GOOD THINGS – KB4012

Pochette KB4012.

STONES THROW RECORDS, 2010.

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L’album démarre sur une « scie » dont on ne se plaindra jamais qu’elle se soit fixée comme une glu mémorielle sur la B.O. des petits matins blafards qu’on traîne avec soi comme une malédiction heureusement  temporaire ! Une boucle sautillante de piano, une basse qui fait des petits ponts et une voix à dissoudre les cœurs qui scande « I Need A Dollar » comme un appel à l’aide. C’est d’ailleurs ce qu’est cette chanson (devenue par ailleurs générique de la série HBO How to Make It in America), une histoire de type sans le billet vert dont la détresse est magnifiée par un chanteur qui bat avec grâce le rappel des soulmen intemporels : Curtis Mayfield, Gil Scott-Heron, Al Green et évidemment Marvin Gaye.

Que la soul music refasse un (long) tour de piste en tenue « chic » (l’élégance costumière est de rigueur, les cuivres, blinquant comme des soleils, règlent la température des mélodies) est presque déjà de l’histoire ancienne – même si le flambeau a été joliment transmis via d’anciens jeunes (Maxwell, Raphael Saadiq…) et pas mal de « vétérans » toujours verts (Sharon Jones, Angie Stone…) – alors que la « marée neo-soul », gagnant, elle, l’autre côté de l’Atlantique, reprend du galon dans la discipline chahutée de la production de tubes d’extension mondiale.

Outre les incontournables hymnes chevalins et arrosés à la résonance planétaire d’une certaine Amy Winehouse ces dernières années, la course au hit de l’été 2010 se sera jouée entre le « She Said » de (l’Anglais) Plan B et le carton d’Aloe Blacc évoqué plus haut. Avec un léger avantage au second qui ramène la balle soul dans le camp américain. À n’en pas douter, les perspectives de jackpot ont aiguisé les appétits. D’où cette floraison de great soulmen pretenders en apparence d’essences voisines mais qui recouvrent des réalités et trajectoires personnelles bien distinctes. Car, à côté du relent de nostalgie bien sucrée (Ben l’oncle Soul) et de l’exercice de « revivalisme » appliqué façon premier de classe (Eli « Paperboy » Reed), se détachent deux disques absolument pas en porte-à-faux avec leur époque; le A Strange Arrangement de Mayer Hawthorne et le présent Good Things d’Aloe Blacc. Tous deux ont en commun d’avoir débuté via le hip-hop qu’ils ont ensuite (provisoirement ?) délaissé tout en élisant domicile sur un label rap « indie » (Stones Throw) au-dessus de tout soupçon mercantile.

Et là où le duo Emanon (hip-hop tendance electro-funk) éprouve un peu de mal à jouer hors des clous de sa catégorie musicale, Aloe Blacc réussit un disque 100% soul mais imprégné de 1001 influences, concerné mais sans dogmatisme aucun, et qui empoigne la nostalgie d’une époque dorée (?) pour mieux se projeter dans l’avenir et réunir en treize titres toutes les facettes d’une identité forcément multiple. Pour preuve cette version d’une terrassante élégance du « Femme Fatale » des (toujours) redoutables Velvet Underground.

abDe fait, quand cet Américain, né Eghert Nathaniel Dawkins III de parents panaméens et grandi dans le Sud de la Californie, instille menues préoccupations sociales à des chansons qui parfois s’étonnent encore d’événements qui n’émeuvent plus personne (paisible ritournelle « Green Light » à propos des… embouteillages à L.A. !), il le fait en toute connaissance de cause tout en se replaçant dans la lignée d’un songwriting politique noir qui, de Sam Cooke à Public Enemy n’a jamais tout à fait disparu. Cet universitaire autrefois en charge de l’amélioration du fonctionnement des hôpitaux a connu les joies d’un licenciement sec, mais n’en démord pas sur les vertus de l’éducation. Une quasi-insanité dans le contexte d’une musique encore catégorisée comme black, bien que refourguée à un public aussi étendu que possible sous la bannière du moi/je consumériste.

Reste aussi la maestria d’une soul music intemporelle apprise à reculons via le hip-hop pour remonter aux souvenirs de l’enfance et s’enorgueillir d’une beauté virginale retrouvée : d’un orgue posé sous une mélodie chevrotante mais ronde à la Stevie Wonder (« Miss Fortune ») à une déchirante élégie (?) spiralée autour et d’un piano solennel et d’un voile de dentelles de cordes célestes (« Mama Hold My Hand »), tout ici n’est que promesses musicales annoncées par son titre Good Things. L’honnêteté, jusqu’au bout !

Yannick Hustache

selec14

Horaire et fermetures de fin d’année

17 Déc

Conférence « Musiques et cinéma muet », par Gilles Remy – Mercredi 02 février 2011, de 18h30 à 20h00

15 Déc

Depuis le début, le cinéma muet et la musique entretiennent des relations multiples, tant par les liens privilégiés qui les unissent que par la variété des genres musicaux exploités et la manière de les intégrer à l’écran. Les improvisations au piano, les partitions originales et les musiques d’emprunt constituent un répertoire varié d’où se dégagent des fonctions de la musique au cinéma comme la synchronisation entre images et musiques, l’apport illustratif du sonore en renfort du visuel, l’impact de l’émotion musicale, la ponctuation et le liant musical ou le monde sonore comme identité culturelle. En écho à l’actualité des concerts en images proposés à Bozar, cette conférence illustrée de séquences cinématographiques offre un parcours éclectique à l’image de la diversité des points de rencontre entre ces deux arts.    Gilles Remy, licencié en musicologie et flûtiste, il enseigne l’histoire de la musique, l’analyse musicale et les arts comparés à l’IAD (Louvain-la-Neuve). Conférencier, il est également professeur d’histoire comparée des arts au Conservatoire de Mons et produit l’émission ciné-sons sur Musiq3.

Mercredi 26 janvier 2011, à 18h30

Adresse :
La Médiathèque de l’ULB-XL
Bâtiment U
Av Paul Héger (coin square Servais)
1000 Bruxelles (situé sur la Commune d’Ixelles)
Accès gratuit, réservation souhaitée
02/ 647.42.07

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