Pas de repos pour les damnés !

7 Déc

De la BD à la série télévisée

Si l’adaptation télé du comic book de Robert Kirkman s’écarte rapidement sur le plan narratif de son modèle original, il en conserve néanmoins les fondamentaux: un groupe de rescapés qui tente de rebâtir un embryon de société après une apocalypse zombie. Une relecture d’un mythe américain fondateur qui ne s’effraie plus de sa face la plus obscure : la violence.

Devenu au fil des 14 tomes parus à ce jour (première traduction française en 2003), l’un des plus inattendus succès de librairie, surtout auprès d’un public néophyte qui goûte d’habitude peu au comic, au noir et blanc et à la science-fiction option gore, The Walking Dead reprend une situation typiquement « romerienne » et la transpose dans un canevas de type périodique ouvert, la série se poursuivant tant que l’éditeur y trouve son compte. Un policier, Rick Grimes, blessé par balle, se réveille à l’issue d’un long coma seul au sein d’un hôpital en lambeaux et constate que le monde qu’il a connu est « abandonné » et foulé par des cadavres déambulant à la recherche des vivants pour se nourrir de leur chair. Rick retrouve sa femme et son fils, ainsi qu’une poignée de rescapés et ils se mettent en quête d’un espace « préservé », ou qui à défaut de l’être, leur permettrait toutefois un simulacre de vie en société.

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Diffusée sur les écrans TV américains en octobre 2010, The Walking Dead est une mini série de six épisodes réalisée par Frank Darabont (La Ligne verte) avec le concours de Kirkman lui-même, chose rare dans la jungle des adaptations BD (l’auteur culte Alan Moore – Watchmen, From Hell – par exemple, refuse que son nom soit associé à des « dérivés cinématographiques »). Alors que le zombie, ici dans sa déclinaison « lente » bien que ponctuellement capable d’accélération, est devenu un motif scénaristique banalisé au cinéma, il est, chez Kirkman et donc dans la série, relégué à l’arrière-plan et structurellement confiné dans les traits d’une créature à « manifestation » spontanée (il sort du néant), interchangeable (faciès purulent rarement caractérisé), implacable (toute morsure fait de vous un mort-vivant) et massive (il est rarement seul), évoluant dans une sombre toile de fond à jamais et partout menaçante. Bien plus, l’Américain s’attache à des personnages « en vie » qui évoluent dans un espace presque entièrement vierge de toute « présence humaine » à la façon des pionniers du Nouveau Monde qui tentaient de se forger un nouveau destin sur une terre inconnue source de dangers. Menace extérieure certes mais aussi et avant tout – et c’est là tout le sel de The Walking Dead – interne. Le mode d’emploi pour qu’un « être ensemble » fonctionne sans trop d’accrocs n’existe pas, et à chaque fois, de puissants courants centrifuges viennent mettre à mal une cohésion sociale fondée sur la seule nécessité d’une survie à tout prix. Réduits à une existence de charognards errant sur les vestiges d’un monde en ruine aux ressources de plus en plus raréfiées, certains survivants se voient obligés (de), ou préfèrent se la jouer solo ou à 2-3, plutôt que de se joindre à un groupe qui, même s’il augmente les chances de survie de tous, risquerait de réinstaurer la primauté de la loi du plus fort dans son fonctionnement ! Tant dans la BD que le feuilleton, c’est parce que Rick est familiarisé avec le fonctionnement des armes – il se trimballe même avec un sac qui en est plein dans le pilote de la série – et apte à faire face au danger, qu’il est tacitement accepté pour un temps comme leader, et non parce qu’il représenterait un reliquat de l’autorité de l’avant-apocalypse zombie. Si dans le comic, il sort rapidement des limites du « héros » politiquement correct, à la télé, il faut attendre l’ultime épisode de la saison1 pour que, de ses doutes et de ses choix discutables, germe la contestation. On peut déplorer que Darabont ait arrondi, voire dilué, la caractérisation des personnages de Kirkman et fait porter la charge de la « face obscure » de l’humanité presque exclusivement sur deux frères chargés de tous les défauts – appétence pour la violence, racisme, absence de pitié – mais, wdparadoxalement « adaptés » à la situation générale, tout en posant les cailloux d’une histoire qui s’inscrit clairement dans la durée, chaque épisode constituant un tout, bien qu’inséré dans la trame d’un récit évolutif. Semblable unité de lieu, dans et autour d’Atlanta pour les deux Walking Dead, mais entame de la période hivernale pour le comic book contre canicule estivale à l’écran. Outre « l’héroïsation » partielle de l’ancien policier, Darabont fait aussi le choix de maintenir en vie l’ancien collègue de Rick, Shane, qui a eu une liaison avec sa femme durant son absence, et qui meurt abattu par son très jeune fils dans la BD. Un évènement qui sert de détonateur à une violence parfois paranoïaque (vengeance, torture, etc.) qui n’épargne presque aucun protagoniste, en particulier Rick, et à laquelle se substitue par contre dans la série, une tension sourde qui conduit certains rescapés aux portes de la folie. C’est aussi cette acrimonie constante entre vivants qui rend menaçantes (à l’égal du « zombie land ») les oasis « temporaires » où échouent le noyau fluctuant de survivants (présenté en page de garde). Une ancienne prison, une ferme, un village fortifié, aucun lieu n’est sûr, ni au-dedans, ni au-dehors…

À ce dispositif « en dur », Darabont préfère la souplesse d’une caravane de véhicules légers cherchant l’Eden, caravane pouvant rappeler celles des conquérants du Far West, mais à l’aune des réalités sociologiques de l’Amérique d’aujourd’hui; avec ses minorités obligées (afro-US, asiatiques) et ses rôles sociaux redéfinis (femmes au premier plan). Les composantes habituelles du folklore zombie (têtes éclatées, scènes de dévoration, corps en décomposition…) sont pour l’essentiel bien utilisées et se doublent de quelques observations inédites (le cerveau d’un zombie au scanner). Bon point en sus de ses nombreux signes d’allégeance au genre, Darabont retarde au maximum l’apparition du premier zombie, tout en semant moult indices morbides l’annonçant.

Yannick Hustache

À lire :
Robert KIRKMAN: Walking Dead (14 épisodes à ce jour en français – Delcourt / Contrebande, Paris 2007-2011)

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