La politique de l’horreur selon George A. Romero

8 Déc

En une poignée de films où gore, politique, action et humour trouvent un inattendu point d’équilibre, l’Américain George A. Romero redéfinit la figure du zombie de fond en comble. Une relecture « infectieuse » dont on n’a toujours pas épuisé les multiples interprétations, implications et davantage encore, les infinis prolongements.

George Romero est né à New York en 1940, mais son nom est davantage lié à la ville de Pittsburgh (Pennsylvanie) et à ses environs où ont été tournés bon nombre de ses films. C’est là qu’il fonde en 1967 la société Image Ten avec quelques amis (neuf, dont le scénariste John Russo) dans le but de réaliser des films à petit budget pour lesquels ils n’hésiteront pas à y aller de leur poche !

L’apocalypse est en marche ralentie

Leur premier long-métrage tourné en noir et blanc, La Nuit des morts-vivants sort en 1968. Il s’ouvre dans un cimetière par la visite tumultueuse d’un frère et d’une sœur devant la tombe paternelle. Un « individu étrange » apparaît et cause la mort du garçon et la fuite de la jeune femme qui trouve provisoirement refuge dans un chalet qu’un autre égaré (un noir) va transformer en bastion retranché. Au-dehors, les corps des décédés reprennent vie, investis d’intentions meurtrières. Marqué autant dans sa facture visuelle par l’esthétique documentaire issue du traumatisme de la guerre du Vietnam (cadrage « à l’arrache », caméra à l’épaule), qu’héritier d’un certain classicisme cinématographique des années 1950 ou 1960 (Romero se revendique d’Orson Welles et de Michael Powell), La Nuit… retrouve les accents catastrophés de fin du monde façon Last Man on Earth (1964), mais aussi un peu de l’esprit « potache et grotesque » propre aux productions E.C. Comics (victimes de la censure dès 1955). En vrai pragmatique, Romero présente son film comme une allégorie inspirée de la nouvelle de Richard Matheson (Je suis une légende, adaptée par trois fois au cinéma, voir dossier), autrement dit, une humanité résiduelle, à bout de souffle, incapable de s’adapter à un changement fondamental. Un bouleversement provoqué par la multiplication des morts-vivants ou zombies, ces cadavres animés d’un simulacre de pulsion de vie (on parle ici de « vivacité » et là, de nightréflexe instinctif premier) et dont les fonctions vitales se réduisent à un irrépressible besoin de se repaître de chair humaine, et métaphoriquement de se reproduire (toute morsure, même légère, est une « zombification » annoncée). Il ne peut être arrêté, bien qu’il craigne le feu, que par la destruction du siège de ses fonctions motrices (le cerveau). Sa décrépitude physique et son « intelligence primitive » rendent ses agissements prévisibles, mais les zombies ont tendance à se regrouper en masses mouvantes, soumises à un principe permanent d’expansion et donc impossibles à éradiquer. Mouvement qu’alimente aussi le flux de passés à trépas de façon naturelle qui ne peuvent plus « trouver le repos éternel des corps ». L’origine de cette apocalypse au pas ralenti n’est jamais établie (rayonnements d’un satellite défectueux, un virus, l’enfer « plein »)… mais ce qui importe davantage, c’est que le zombie est un état de fait qui change tout, la marque tangible d’une réalité implacable pour une humanité en sursis.

Et de fait, si la figure décatie et interchangeable du zombie peut sans trop de mal revêtir le masque de (presque) tous les exclus (pauvres, minorités raciales…) de la Terre ou illustrer de façon mordante quelques effets « induits » de la logique capitaliste poussée dans ses ultimes retranchements sur la psyché humaine (voir plus bas), Romero instille, par un subtil jeu de miroirs à peine déformants, les éléments d’une critique sociétale sans concessions, rapidement gagnée par le désenchantement né d’un changement social radical entrevu, mais qui ne s’est pas produit dans les années 1970.

C’est que cette « humanité résiduelle » n’est pas belle à voir. Incapable de s’adapter à la nouvelle donne, elle ne réagit qu’en laissant libre court à la violence ou en continuant à se fier à de vieux réflexes défensifs désormais inopérants. D’où cette introuvable solidarité entre des survivants en sursis qui ont tendance à s’enfermer dans un espace fortifié (motif commun à toute la filmographie de Romero), à veiller jalousement sur des biens désormais sans valeur, ou à retourner leurs armes contre « les leurs ». Dans La Nuit…, l’autorité publique a été déléguée à une meute de rednecks qui dézinguent à tout-va et tuent le seul personnage censé (un noir) du film, unique rescapé d’un assaut zombie qui a par ailleurs englouti toutes les formes représentatives des structures sociales de l’ancien monde : un couple (brûlé) et une famille (dévorée par leur fille).

Zombie, le classique

dawnD’un cinéma fantastique aux effets plus suggérés que montrés, Romero passe à un gore plus explicite aux couleurs vives en 1978 avec un Zombie (Dawn of the Dead aux États-Unis) qui s’attache au périple d’un quatuor dysfonctionnel (trois hommes et une femme) depuis des studios de TV gagnés par la panique d’un monde qui s’effondre, jusqu’à un méga centre commercial qu’ils arrachent provisoirement à des zombies qui y reviennent en nombre, comme stimulés par un réflexe consumériste « inné » plus fort que la mort ! Mais Romero évite le schématisme de la dénonciation anticapitaliste univoque – le cinéaste s’est toujours refusé à une lecture trop interprétative de son travail – et montre combien l’avidité des hommes, combinée à une irrépressible inclinaison à la violence mène à la fois à la « chute » (par morsure) de deux des nouveaux maîtres des lieux et à une attaque orchestrée par une bande de pillards qui s’achève sur un massacre, et ce, même si le film se referme sur une fin entr’ouverte, la fuite des deux survivants (un noir, la femme) en hélico. Zombie peut dérouter par son alternance d’instants de quiétude artificielle (le môle illuminé mais déserté) et des moments de dévoration très explicites auxquels s’ajoutent moult crânes explosés et quelques pincées d’un humour franc, pour le moins inattendu ! Les zombies semblent gagner la partie alors que les vestiges des pouvoirs encore en place organisent le confinement des rescapés ou étalent leur pleine impuissance (à la TV, certains prônent de (se) nourrir les morts-vivants).

Jour des morts-vivants

dayImpuissance qui est au centre du Jour des morts-vivants (1985) où deux factions humaines cohabitent difficilement dans les sous-sols d’une ancienne base militaire en Floride, sans plus de nouvelles d’un monde extérieur qui paraît être devenu un « territoire zombie ». Les soldats attendent des scientifiques qu’ils trouvent dans les plus courts délais, un moyen de contrecarrer la pandémie tandis que ceux-ci, par l’entremise de la figure du docteur « Frankenstein » Logan, tentent de domestiquer les zombies. L’un de ceux-ci, Bub, semble effectivement doué d’émotions et même capable d’apprentissage ! C’est la bonne idée d’un film « fauché » qui trouve sa porte de sortie (après carnage) par ses bornes teintées d’onirisme : il s’ouvre sur un cauchemar et se referme sur une vision paradisiaque. Le personnage central du film est cette fois une femme (Lori Cardille, secondée par un noir) et le courroux de Romero s’abat à présent allégoriquement sur cette guerre froide dont aucun camp ne trouve grâce à ses yeux.

Territoire des morts

landLe politique qui percole littéralement du Territoire des Morts (2005), où une cité fortifiée, une sorte de reproduction miniature de l’ancien monde et de ses travers (corruption, mensonge et division en classes sociales), survit en organisant le pillage systématique du « zombie land » et en agitant le vieux spectre de l’éden capitaliste (la zone centrale, « Fiddler’s Green », réservée à une élite fortunée) au-devant de ghettos de démunis, qui font par ailleurs office de pare-feu à une invasion de morts-vivants. Mais, à sa tête, Kaufman (Dennis Hopper) a du souci à se faire avec les pilleurs autrefois placés sous sa coupe qui lui dérobent « Dead Reckoning », une sorte de train blindé sur roues. Conflit qui sera le détonateur d’une nouvelle marée de zombies qui pour la première fois, offrent clairement des signes d’organisation et de coopération et même la figure d’un leader (Big Daddy, qu’on ne voit jamais « mordre »). Nanti cette fois de moyens à hauteur des ambitions du cinéaste, Land of the Dead est davantage un film d’action horrifique typiquement romerien avec ses scènes de dévoration explicites et ses 1001 manières de se débarrasser des morts-vivants qu’un spectacle explicitement gore et l’Américain fait de plus en plus s‘estomper la barrière vivants/zombies. Ces derniers conservent certains traits grossiers de leur existence antérieure et, une fois « Fiddler’s Green » conquis, laissent pour la première fois filer les rescapés (les pauvres, qui enfin ont eu leur révolution).

Chronique des morts-vivants

diaryRomero fait ensuite une curieuse volte-face en 2008, en tournant les Chroniques des morts-vivants (Diary of the Dead) qui revient rétroactivement sur « la nuit où tout a changé ». Filmé de façon subjective (camera à l’épaule) et chevillé au périple d’un groupe d’étudiants qui réalise un petit film d’horreur fauché puis tente d’enregistrer le chaos et ses conséquences concrètes, Les Chroniques… se veut une critique d’un monde où l’hypermédiatisation rend la vérité toujours plus insaisissable. On n’apprend rien que l’on ne sache déjà sur les zombies si ce n’est que Romero réévalue, chiffres à l’appui, la vitesse de propagation de la contamination à l’aune de la rapidité de l’information sur l’internet. Mais, malgré un humour toujours au taquet (Romero en commissaire de police !), des habituelles scènes de dézingage / morsure (à nouveau sur un mode moins démonstratif) et des figurines féminines au premier plan, il apparaît que le cinéaste évolue à présent dans une logique feuilletonesque recyclant avec habilité un lot habituel de motifs cinématographiques immédiatement identifiables : l’espace cloisonné des vivants, les « hardes » zombies, l’égoïsme endémique des hommes…

survivalMême topo pour Survival of the Dead (Le Vestige des morts-vivants en 2009) qui pourrait être un exemple de western-zombie au départ d’un groupe de militaires à peine entrevus dans le précédent (spin-off ?). Une histoire de rivalité ancestrale entre deux vieilles familles qui s’affrontent sur la question des morts-vivants sur une île aux splendides parures automnales. Un clan veut les abattre et l’autre apprendre à vivre avec eux (en les enchaînant). De facture « romerienne classique », Survival… met en avant un nouveau type de « vivant » (le geek méthodique) et affirme la surprenante gémellité existant entre humain et zombie au travers d’une double figure féminine. Avant de s’achever sur une nouveauté de taille, des zombies ingérant de la chair animale… Affaire à suivre !

Yannick Hustache

À lire :
Collectif (dir. Jean-Baptiste THORET) : Politique des zombies. L’Amérique selon George A. Romero (Éditions Ellipses, Paris 2007)

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