In The Fishtank : l’aquarium aux étranges poissons

24 Fév

Depuis 1996 un label et distributeur hollandais fait subir un enferment de 48 heures à des groupes dont il apprécie tout particulièrement le travail. Une liberté « sous contrainte » (le résultat doit être publié sur disque) qui donne lieu à des rencontres inédites et à des résultats régulièrement surprenants. Explications.

Si la première mission de Konkurrent est d’assurer la promotion et la distribution de disques aux Pays-Bas et dans le reste du Benelux aussi, la maison hollandaise pratique l’aquariophilie sonore en dilettante depuis 1996. Le principe est simple, les groupes ou artistes chouchous du distributeur ont un studio et 48 heures à leur entière disposition, Konkurrent se chargeant de publier le résultat sous un packaging de série au design thématique et soigné : un ou plusieurs poissons (mais 1 crustacé et 1 batracien sont recensés…) d’aquarium (?) sur un fond coloré uni mais changeant selon les parutions. Les fréquences de sortie demeurent aléatoires (2 en 1998 ou 2005, mais aucune en 2000 et pas mieux entre 2006 et 2009) mais deux types de faunes musicales semblent cohabiter. Celles des isolationnistes (?) qui ont occupé l’espace seuls (No Means No, Guv’ner, June of 44, Karate…) pour faire joujou avec leur propre répertoire, et celles, plus partageuses (?), qui en ont profité pour se frotter artistiquement à un ou des congénères d’une autre espèce, pas toujours des plus physiologiquement proches.

Et ce pari de mêler des « individus concurrents » dans un espace clos pour un bref moment n’arrive qu’au volume 5 (1998) qui voit les locaux de The Ex frayer avec les Américains du Tortoise de la fin 1990 (leur plus féconde période). Une belle empoignade toute en tensions bruitistes, mais où le résultat penche nettement en faveur des bataves pour ce qui est de la signature distinctive du résultat final, comme du The Ex muni d’articulations rythmiques renforcées… 3 années plus tard, c’est au tour de Low (US) de s’acoquiner au trio instrumental de l’Australien Warren Ellis (alors nouveau Bad Seeds & futur participant à Grinderman) après avoir partagé l’affiche d’un festival local réputé (le Crossing Border). Ce In The Fishtank 7 donne à entendre un Low boisé comme jamais, toujours triste tel un jour de pluie glaçante sur les Grandes Plaines, mais qui se réchauffe près de l’âtre au son d’un banjo countrysant et d’arrangements ourlés par et autour d’un violon pour le coup spectral ou en mode « points de suspension ». En outre, « l’association » se fend d’une reprise de Neil Young, « Down By The River », portée à près de 10 minutes d’un climax tout de séduisante étrangeté. L’année suivante – 2002 donc – pour In The Fishtank 8 qui agrège une partie de la troupe étasunienne de Willard Grant Conspiracy à un groupe local, Telefunk, les règles de travail au sein de l’aquarium se modifient sensiblement avec un répertoire cette fois basé sur des relectures de standards traditionnels écrits autour de 1900, dont une en allemand. D’obédience électronique, Telefunk troque pour une bonne part des morceaux, ses machines contre une instrumentation « classique » et se met totalement au diapason de la voix de l’imposant chanteur de WGC, Robert Fisher ou de ses propres prouesses vocales. L’exercice prend parfois des accents duettistes (« Cuckoo ») masculin/féminin à la Nancy Sinatra/Lee Hazlewood – la tension sexuelle en moins – ou s’offre une surprenante récréation trip hop le temps d’une courte inversion de rôles (« Grün Grün »), avec Simon Pieters-Holsbeek au chant. C’est le disque le plus posé et pop de la série mais aussi un bel exemple de passage de témoin d’un patrimoine chansonnier à jamais intelligible.

Sorti également en 2002, le volume suivant (In The Fishtank 9) réunit cette fois trois protagonistes sous le même toit, dont deux dans une configuration particulière. L’année précédente, les New Yorkais de Sonic Youth (dont le line-up comprenait alors Jim O’Rourke) achevaient leur périple européen sur base de leur Goodbye 20Th Century, leur album de réinterprétations et d’hommage à quelques compositeurs contemporains. Dans la foulée, ils profitent de leur passage en terres bataves avec le renfort du percussionniste William Winant, mais sans la présence de Kim Gordon, pour croiser le décibel en compagnie de deux membres de The Ex, ainsi que d’I.C.P., un trio (free) jazz. Pas l’ombre d’un squelette de chanson ou l’esquisse d’un brulot, mais une série de lignes de fuite dissonantes et improvisées, en clair-obscur ou au tracé bruitiste surligné, que la tension permanente et un sens affuté du ping-pong sonique rendent intrigantes et passionnantes.

La foire d’empoigne suivante (In The Fishtank 10), en 2003, met le cap au Nord, vers la Norvège plus exactement qui envoie de concert deux des ses plus beaux spécimens pour le moins… musicalement éloignés. D’un côté les rockers tout-terrain de Motopsycho (prog, noise, pop, rock épique, ils savent tout faire) et de l’autre, la section cuivre de l’orchestre groovy Jaga Jazzist. Le résultat oscille entre soul ronde et emportée (« Theme De Yoyo », une reprise burnée de l’Art Ensemble of Chicago), ballade climatique paisible (« Pills, Powders And Passion Plays ») et longs paysages sonores (« Tristano ») ne renvoyant à aucune réalité géographique identifiable. Comme au sein de certaines familles pour lesquelles l’aquariophilie est une passion ancestrale, l’aquarium aux poissons suffit seul au spectacle.

En 2004, In The Fishtank 11 est à nouveau un essai de croisement transatlantique. Les Américains de The Black Heart Procession qui viennent de changer quelque peu le braquet de leur pop sombre sur le récent Amore Del Tropico, se livrent eux aussi à une expérience d’enferment volontaire avec les régionaux de l’étape, les méconnus Solbakken (ex Lul). Bien qu’ayant parfois joué ensemble, les deux entités se superposent avec une telle facilité qu’on assiste médusés à la naissance d’une troisième ! Ainsi, si l’humeur générale demeure cafardeuse et l’horizon lourd de menaces, les 6 titres ici agglomérés développent davantage encore les aspects cinématographiques et oniriques inhérents à l’idiome des premiers, et permet aux seconds de passer outre leurs réticences manifestes face à l’improvisation, la base des morceaux trouvant pour une large part leur origine dans des chutes de studio inusitées des Hollandais. On n’échappe pas au cliché éculé de la B.O. d’un Road trip dans des étendues désertiques sauf que les Pays-Bas ont l’une des densités humaines les plus élevées au monde, un climat morose, une profondeur de champ quasi plane et un territoire que l’on achève de parcourir en quelques heures. Et de fait la plaque s’ouvre sur un titre chanté en français (par une certaine Rachael Rose), « Voiture en Roug e», qui narre une espèce de conte amoureux impossible comme dans un vieux film de Leos Carax. Le lyrisme évanescent de Solbakken perce de salutaires trouées dans le pessimisme assumé de BHP, conduisant son chanteur Pall Jenkins vers des hauteurs vocales inhabituelles (« Dog Son g»). Plus loin, drivé par un piano entêté, « A Taste of You » marque un arrêt en territoire Elenventh Dream Day, puis la petite bande part en roue libre (« Things Go On With Mistakes ») en rêvassant à d’autres immensités, celles du peu foulé continent australien (« Your Cave », plus « cavien » que certains refrains tardifs du grand Nick).

Quelques mois plus tard (2005), le bac à poisson s’offre un tête- à-tête local. Elisabeth Esselink, alias Solex, responsable de quelques albums imaginatifs de « collages électroniques amusés » s’attaque à une pièce de l’ensemble contemporain (et jazz) Maarten Altena Ensemble avec lequel elle s’est commise scène (Crossing Border encore). Ce volume 13 d’In The Fishtank en est la transcription solo. Sympathique dans l’ensemble avec ses boucles facétieuses dégelant quelque peu la solennité dynamique du M.A.E. et un chant de petite Alice émerveillée tombée dans une cave à jouets, ce disque peut aussi agacer par ses côtés « comédie musicale moderne » (« 1+1=11 »), certes intelligentes, mais un peu vaines au final. Un échange inégal qui profite davantage aux relectures du répertoire Solex (« Superstar », « Birthday Superboy ») qui acquiescent sans faiblir une certaine ampleur au sein de paramètres plutôt adaptés à un cadre singulier.

Autre rencontre au sommet qui se pose un peu là et laisse un arrière-gout d’insatisfaction en bouche est le duel Isis Vs Aereogramme. Certes, ces deux formations cataloguées, pour faire vite, post-metal ou post-hardcore, ont le mérite de ne pas gamberger à l’endroit exact où on les attend (un lourd raout meurtrier) mais ce In The Fishtank 14 (2006) ne nage en trouble ou lourde que l’espace d’un court titre intermédiaire (« Delial ») séparant deux longues plages progressives, contemplatives, mais lisses et dépourvues d’âme, et qui remontent rapidement à la surface d’un ennui poli. Un mariage de raison victime de son choix malvenu d’endroit pour célébrer une nuit de noces ?

Enfin, le dernier (?) remplissage d’aquarium en date (2009) acquiert une valeur posthume inopinée puisqu’il s’agit du dernier enregistrement de Mark Linkous (Sparklehorse) décédé en mars 2010. Un Linkous quelque peu sur la défensive face un Fennesz entreprenant et dont on reconnait instantanément le savoir-faire en matière de boucles évolutives et de nappes en strates électroniques granuleuses et aspirantes, mais qui réussit à magnifier chaque instant de ce disque (le plus long de toute la série) où sa voix etoù son jeu de guitare se lovent (le bien nommé « Mark’Guitar Piece »). Disque exigeant (on y entre par volonté), contrasté, agité, il est celui qui confère le sentiment le plus proche d’une nage prolongée en abysses. Tout n’est plus qu’échos lointains ou silence douloureux (les tympans souffrent), repères floutés et distances faussées. L’envie d’y demeurer brouille toutes perceptions et mine jusqu’à l’instinct de survie, et c’est à cet instant que la vue d’une nageoire amie prend tout son sens ! Un Fishtank à double fond. Sur l’océan…

YH

 

Pour écoute 

Series In The Fishtank : “collectif”

Non disponible à la Médiathèque :

Isis + Aereogramme: In The Fishtank 14, Konkurrent 2006

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