Garbo le « divin espion »

18 Avr

L’énigmatique périple d’un agent double, ressortissant d’une nation non engagée dans le second conflit mondial (l’Espagne), qui fut décoré aussi bien par les puissances « de l’Axe » que par les puissances « alliées ». Tenu pour mort en 1949, il réapparaîtra trente ans plus tard aux yeux du monde et des siens, pour être enfin considéré comme l’un des acteurs-clés de la victoire alliée !

Au sortir de ce documentaire qui mêle astucieusement images d’archives, interviews croisées d’historiens, de journalistes et même d’un psychiatre que ce genre de personnage ne peut qu’intéresser, et extraits de fictions célèbres, on est rasséréné que ce film n’ait pas cherché à lever coûte que coûte tous les coins du voile recouvrant le mystère Garbo. Rien ou presque n’est posé comme élément déclencheur ou événement causal (sur)déterminant qui suffirait à expliquer pourquoi Joan Pujol Garcia, né dans une famille sans histoire en 1912 en Catalogne, allait s’impliquer au sein une guerre qui ne le concernait pas directement, lui et son pays qui sortaient tout juste exsangues d’un conflit fratricide (la guerre civile espagnole : 1936-1939) qui préfigure dans bien des domaines, l’embrasement planétaire tout proche de 1939-1940. Des temps agités qui laissent Joan Pujol dans la plus complète indécision, ne sachant opter pour un camp ou son opposé. Il reste des mois durant « en planque » dans une bâtisse située à l’écart dans les Pyrénées catalanes, et manque même de se faire tuer lors de sa tentative de traverser le no man’s land pour passer du côté nationaliste.

garbo

En 1940, dans un pays dirigé d’une main de fer par un dictateur (Franco), mais qui connaît la paix alors que l’Europe s’est embrasée, notre homme propose ses services à l’Intelligence britannique qui ne veut pas de lui, et fait de même auprès de l’Abwehr (l’équivalent allemand) qui accepte avec enthousiasme et lui attribue le nom de code d’« Arabel ». Pujol se retrouve bientôt à la tête d’un complexe réseau d’espionnage ayant de nombreuses ramifications au sein des Iles Britanniques, réseau qui… n’existe que par l’imagination et le talent d’écriture d’un homme invisible qui passe son temps dans les bibliothèques de Madrid en prétendant se trouver à Lisbonne (où il demeurera effectivement un moment) ! Fidèle à ses méthodes de retournement faustien (la mort ou le double jeu complice), le contre-espionnage anglais, le MI5, « récupère » Arabel, l’installe en Albion, le chapeaute d’une nounou efficace (le colonel Tomas « Tommy » Harris), et lui confectionne une nouvelle identité : « Garbo » (pour son excellent jeu d’acteur, à l’égal de… Greta Garbo), grâce à laquelle les services secrets comptent faire parvenir aux Allemands de (faux) renseignements minutieusement sélectionnés. Et Garbo de devenir un maillon essentiel de cette vaste supercherie en deux volets (Nord et Sud), longuement développée dans le douzième épisode de la série documentaire Secrets de Guerre, connue sous le nom de code de « Fortitude », et destinée à faire croire à Hitler que le débarquement allié du 6 juin 1944 n’était qu’une opération de diversion masquant une invasion en force par le Pas-de-Calais et/ou la Norvège ! Cerise sur le gâteau des divisions fantômes et dispositifs matériels factices, les rapports du réseau entièrement fictif d’Arabel /Garbo étaient pris avec le plus grand sérieux par une Wehrmacht (l’armée allemande) qui immobilisa du coup durant de nombreuses semaines ses précieuses divisions blindées en mesure de ruiner le D-Day. L’inéluctable issue du cours de la guerre rendit ses contributions superflues (il essaya vainement de faire détourner les tirs de V1 de leur objectif, Londres) et Garbo organisa petit à petit sa propre « mise en sommeil ». Jusqu’au bout, il conservera la confiance des Allemands qui le décoreront plus tard de la croix de fer après l’avoir grassement rétribué durant toutes ces années, tant lui-même que ses multiples (jusqu’à 24 !) alter ego imaginaires ! Les Anglais feront de même en lui décernant la Victoria Cross mais en connaissance de cause, avant que le  «monde entier » et sa propre famille ne perdent sa trace en Afrique où Pujol serait mort du côté de l’Angola en 1949.

garboMais c’était sans compter la perspicacité de Nigel West, un politique et écrivain anglais spécialisé dans tout ce qui touche à l’espionnage, qui flaira une mise en scène et retrouva effectivement la trace de l’homme quelque trente ans plus tard au… Venezuela. L’Espagnol y a refait sa vie, s’est (re)marié et a fondé une nouvelle famille qui, tout comme celle qu’il a laissée en Espagne, demeure dans l’ignorance la plus totale de ses activités passées. Et malgré une première déconvenue en affaires, Joan Pujol Garcia mène une vie plutôt tranquille sur la côte où il a entre autres choses, ouvert une salle de cinéma.

Puis vient le temps du grand coming out public de 1984, où, dans la foulée des commémorations du quarantième anniversaire de l’opération Overlord, la contribution essentielle de Joan Pujol Garcia à la victoire est portée à la connaissance de tous, y compris de sa « première » famille qui le tenait pour mort !

Et, dans une interview (qui fait partie des suppléments du DVD) donnée la même année à la télévision espagnole, Joan Pujol apparaît comme un petit homme expressif et volubile, investi d’un charisme naturel très voisin du charme « inné » qui se dégage de sa personne, mais à présent animé d’une forte conscience politique que l’homme résume dans cette phrase : « Je devais faire quelque chose ». De même, on le voit recueilli et attristé dans les travées d’un cimetière militaire normand où il y va de son petit couplet repentant. « Ai-je vraiment contribué à épargner le sang ? », gémit-il au-devant d’un horizon infini dessiné par les lignes serrées de tombes alliées de l’été1944.

Non qu’on nourrisse des doutes sur la sincérité et les convictions profondes « du meilleur acteur de la seconde guerre mondiale » (dixit Winston Churchill), capable d’animer 24 personnages simultanément et de duper l’Abwehr durant tout le confit, et dont le style d’écriture volontiers emporté et descriptif de ses courriers secrets tranchait avec la sobriété obscure qui caractérise habituellement ce type de correspondance souterraine, mais on peut légitiment se demander si la nature profonde des agissements de Joan Pujol Garcia n’a pas été ensevelie avec lui dans son cercueil, à sa mort en 1988 à Caracas ?

Un mystère que les auteurs de ce documentaire n’ont jamais cherché à percer, ajoutant même une savoureuse dose de décalage par l’ajout de nombreux extraits de films d’espionnage et une musique de fond (rock façon Sparklehorse) rendant davantage compte de l’inévitable isolement d’un homme condamné au secret.

Yannick Hustache

selec21

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :