Les Saloons du RocK #1 : Sacred Bones Records un label à se flinguer les oreilles !

22 Juin

Le Label :

Fondé en 2007 à Brooklyn (New York) par le dénommé Caleb Braaten, disquaire de son état, Sacred Bones (littéralement os sacrés) est sans aucun doute l’un des labels qui a fait le plus parler de lui ces dernières années au sein du paysage rock indé. Il est plutôt rare de constater que le très pointu mensuel musical anglais The Wire et le plus pragmatique hebdo américain Billboard (magazine consacré à l’industrie du disque U.S.) ont, pour une fois adopté une position commune en 2011 en lui reconnaissant le titre de « meilleur label ». Titre qui en son temps a échu à des labels tels que Factory, Touch & Go, 4AD, modèles de réussite artistique avoués pour Braaten. La petite société emploie aujourd’hui huit personnes (patron inclus) et fait feu de tout bois en sortant aussi bien des 7 inches (45 tours), des EP que des CD et LP d’artistes en activité, que de rééditions d’albums devenus introuvables. Dernièrement, SB, a profité de l’aubaine d’un remix de Zola Jesus (distribué en Europe via un autre label) par David Lynch pour obtenir l’autorisation de republier la B.O. de son premier film Eraserhead. Et au menu des productions un peu à part figure une compil des travaux de The Cultural Decay, premier groupe du Belge Luc Van Acker (futur Revolting Cocks, Anna Domino…) !

Sans l’imposer aux groupes et artistes qui travaillent avec lui, le label a adopté une charte graphique immédiatement identifiable et commune à la plupart de ses sorties. En haut à gauche, le logo/symbole représentant un serpent/dragon qui se mange la queue, la tête tournée vers la droite, enroulé autour d’un triangle équilatéral ou d’une pyramide. Au niveau symbolique, ce signe est le plus souvent associé à l’image d’une nature qui perpétue son cycle indéfiniment. Le triangle présentant une infinité de significations symboliques parfois contradictoires selon les cultures, on pourrait faire l’hypothèse que c’est dans une lecture en tant qu’élément de stabilité qu’on cherchera, sans trop insister, le (bon) sens. Et de là tirer la conclusion logique d’une triple association intitulé/serpent/triangle qui reflète en quelque sorte la philosophie maison: perpétuer l’esprit d’un certain rock pas encore tout à fait prêt à disparaître ! Dans le coin supérieur droit s’affiche le nom du groupe en caractères gras, Juste en dessous, le titre du disque dans une police légèrement moins grande, et placé encore en-dessous, l’année de sortie dudit album. Ces quelques infos, placées dans le quart supérieur des pochettes sont à chaque fois bien séparées des motifs graphiques choisis (photo, dessins…), motifs qui semblent préférer le noir et blanc aux couleurs. Enfin, remarquable de sobriété, le dos reprend en petits caractères ces même renseignements, le logo du label, augmentés des titres des morceaux et du matricule commercial, consigné dans une étroite bande verticale.

Le label est distribué exclusivement par le cartel Secretly Canadian (dont Here We go Magic est la récente et remarquable dernière sortie) sur le sol américain et une partie de ses artistes sort en Europe via d’autres labels. A ce titre, Zola Jesus, dont les deux derniers disques constituent les deux plus gros tirages de S.B. aux U.S.A. paraît chez Souterrain Transmissions, fondé par d’anciens employés de chez Touch & Go…

Sacred Bones propose évidement un catalogue varié et sans doublon notable, mais on peut sans trop d’efforts de mémoire tirer quelques grandes lignes de forces qui immanquablement conduisent à quelques marottes musicales : The Velvet Underground, The Birthday Party (1er groupe notoire d’un certain Nick Cave), Suicide, Spacemen 3, Joy Division, Sonic Youth Hüsker Dü… Du psyché, du garage ténébreux, du post-punk, du shoegaze, du blues hanté, des synthés bricolés et contrariés, du gothique « vintage », les sous-genres s’y côtoient, s’y bousculent et s’hybrident souvent pour le meilleur, même si l’écurie ne semble pas encore avoir déniché la perle qui marquerait le début de quelque chose, (le nouvel Animal Collective par ex), les prémices d’une ère musicale nouvelle (qui n’existe peut-être pas), pour se « contenter » d’un catalogue de fortes personnalités et au pedigree certes lisible mais parfaitement raccords à l’époque où ils vivent. L’érudition classieuse en lieu et place de la nostalgie, c’est presque un péché de nos jours…

Parmi la petite quarantaine de groupes qui ont un moment fait partie du catalogue SB, voici une liste non-exhaustive et sans hiérarchie qualitative aucune de quelques individualités dont certaines méritent amplement l’appellation de perles (presque) cachées.

Des disques :

1: Human Eye: They Came From The Sky. 2010 (XH891F)

3ème  album pour ce groupe originaire de Detroit et mené par un  Timmy Vulgar (ex Clone Defects) qui, comme pas mal de natifs de son pays attend de pied ferme l’arrivée des aliens, textes et références à l’appui (des comic-books d’horreur semi-clandestins au cinéma de science-fiction et d’horreur fauché des 50’s). Un rock hallucinatoire et givré, qui sonne comme la collision d’une comète psychédélique à très longue traîne contre un sol pollué, encore bien imbibé de pré-punk millésimé à la Stooges/MC5. A l’arrière des guitares fuzz et d’une voix toujours délirante on peut entendre un saxo free dans ses basses œuvres. Un disque que le Julian Cope doit ouvertement  jalouser, et à conseiller à ceux qui ont la chance de passer leurs vacances près d’un observatoire astronomique ou encore, qui attendent impatiemment l’apocalypse du 21/12/2012, histoire de bien se marrer.

2: Slug Guts: Howlin’ Gang. 2010 (XS500X)

Des Australiens sapés comme des corbeaux un jour de rapine et planqués derrière un patronyme peu avenant (littéralement, les entrailles de la limace). C’est leur second ou troisième album, enregistré avec des moyens de fortune. Post-punk raide et glauque dont la boussole indique fièrement l’aube des années 1980 à la place du Nord. Les guitares carillonnent ou zèbrent l’atmosphère telles des halos de lumière froide et crue, la basse martèle le sol avec conviction et le chant rappelle immanquablement le grand frère Nick (Cave). Une mauvaise graine qui n’aurait connu que le ciel bouché de l’Angleterre mais se serait pareillement gavé de blues et de rockabilly américain antédiluvien. Le fantôme des Cramps plane parfois. Un Cramps à la libido inexistante et rejoué par des garçons aux idées sombres dont le défaut principal est la trop grande monotonie dans une écriture écriture sans coup d’éclat notoire (tel un single qui tue).

3: Cult of Youth: Cult of Youth 2010 (XC952K)

Pas si éloigné du précédent par ses humeurs tout aussi peu enjouées  mais prenant ses distances avec lui par un chant à l’expressivité désespérée, Cult of Youth est le projet du newyorkais d’adoption Sean Ragon, Une tonalité clairement folk, à nouveau drapée dans une noirceur palpable mais emportée d’une voix puissante, limite hantée, et qui renvoie par moment au dark folk des controversés Death In June au milieu des années 1980. Le groupe marrie à la perfection d’évidente  citations à d’obscurs combos oubliés de l’ère post-punk (Sad Lovers & Giants) et anomalies locales plus récentes (feu l’orchestre Cerberus Shoal). Ragon tire parfois son martial Cult Of Youth jusque dans les cordes d’une certaine emphase héroïque  mais s’en tire toujours avec panache. Après la défection de la  jeunesse sonique (Sonic Youth), serait-ce l’heure du culte ?

4 Psychic Ills : Hazed Dream (2011) XP924N

3ème disque (le premier pour S.B.) de ce trio newyorkais adepte d’un psychédélisme à l’horizontale, presque totalement étranger à l’idée d’emportement, fut-il sonique. Par rapport à ses travaux précédents, le groupe a resserré sa ligne de conduite, flirtant ouvertement avec le format pop (aucun titre de plus de 5 minutes), et rappelle parfois dans son détachement « spleenétique » les chansons les plus apaisées de Spiritualized ou du Brian Jonestown Massacre. Voix éthérées, réverbérées ou noyées dans les vapeurs d’un quelconque paradis chimique perdu, guitares brumeuses et discrètement enveloppantes (matinées de relents shoegaze), percussions atones mais à la frappe précise; et un orgue ( ?) paré de tous les attributs relevant de  trous les mécanismes d’envoutement répertoriés. Mais à y glisser une oreille attentive, on décèlera ici (une mélodie plus affirmée) et là (un harmonica discret) quelques incursions bienvenues du côté d’un folk ensoleillé et pastoral. Un réveil tout en douceur ?

5 Religious Knives : Smokescreen  (2011) XR387Q

Nouvelle incarnation des anciens Double Leopards (2 disques à la Médiathèque), Religious Knives est surtout l’affaire du duo Michael Berstein, Maya Miller, bien que le groupe compte aujourd’hui un noyau stable de quatre personnes. Ce troisième album (et 1er pour S.B.) creuse lui aussi son sillon incurvé en terrain psychédélique mais avec une toute autre démarche musicale que certains qualifient d’expérimentale. Bien que plongées en permanence dans un brouillard d’échos réverbérés et d’effets sonores mêlés de saturations, les voix mixtes des deux leaders conservent une signature post-punk indéniable, entre désespoir fièrement embrassé et colère froide, que ces coutelas religieusement affutés densifient autour de percussions tribales frappées avec force et conviction. Constellé de boucles sonores et joué parfois  la peur au ventre, ce rock oscille constamment entre une l’extase prolongée d’un rite païen et l’angoisse d’un retour à la réalité après un long sommeil d’origine lysergique.

6 : Amen Dunes: Through Donkey Jaw (2011) XA436O.

Projet d’un seul homme, Damon McMahon, Amen Dunes est l’auteur de longues complaintes elles aussi d’obédience psychédélique, mais aux références 60’s davantage perceptibles (Syd Barrett, 13Th Floor Elevator). Voix fragile et régulièrement incantatoire mais toujours auréolées de profonds échos, guitares imbibées d’effets, claviers discrètement enveloppants et percussions à peine esquissées tracent de lentes, étranges et sinueuses mélodies qui prennent parfois de longs détours instrumentaux (quelques solos de plusieurs minutes). Fascinant mais peu préhensible, ce rock ressemble parfois à la manifestation du désir d’un homme solitaire d’entendre une musique qu’il ne trouve nulle part.

7 : The Men Leave home (2010) XM438 et Open Your Heart (2011) XM438Y.

Anciennement affiliés à la scène punk newyorkaise, les quatre spadassins de The Men ont fait un bond créatif stupéfiant en signant sur Sacred Bones dont ils sont devenus l’une des incontestables figures de proue. Groupe qui a tourné son handicap premier de ne savoir quel courant musical choisir en une force qui leur confère la souplesse de s’attaquer aussi bien au punk hardcore,, rock indie millésimé années 1990, shoegaze, garage et bien sûrs par (courts moments) au psyché dans un joyeux désordre qui jamais ne prend la forme d’un fourre-tout indigeste. Et quand on sait que trois membres de The Men sur quatre poussent la chansonnette derrière le micro, on devine le challenge. Un défi qui a cependant généré un conflit interne et provoqué le départ d’un membre d’origine. Avec pour résultat un deuxième album (pour S.B.) au contenu moins abrasif mais aux appétences d’écriture davantage revendiquées. Un Open Your Heart légèrement en deçà de ce que l’on était en droit d’attendre cependant.

8 : Pop. 1280 The Horror (2011) XP663L.

Avec un nom tiré du titre d’un bouquin de Jim Thompson (bizarrement traduit par 1275 âmes en français !), ce groupe américain annonçait la couleur : noir de chez noir. Pop. 1280 a fait raisonnablement parler de lui avec ce disque suivant un premier EP remarqué (The Grid), où ce quatuor prouve tout le bien-fondé de sa position médiane risquée, car sise entre plusieurs zones de turbulence. Et pourtant. Pop. 1280 retrouve l’âpreté de l’electro-punk misanthrope et archétypal de Suicide et la furie tribale des Birthday Party qu’il agrémente de dissonances à la Sonic Youth (des débuts), ou à la Buthole Surfers, et de basses telluriques (Girls Against Boys), pour obtenir un rejeton bâtard post-punk qui écrase par sa noirceur industrielle et sa violence parfaitement maîtrisée trop d’ersatz vendus comme enfants légitimes de la feu new wave. De dignes cousins des Liars?

: Case Studies The World Is Just a Shape to Fill the Night (2011) XC142T.

Pour terminer un peu de calme avec réglage d’éclairage en clair-obscur. Case Studies est l’affaire d’un homme seul, Jesse Lortz  qui a enregistré cet album dans une sorte de chalet forestier (photos à l’appui) sous l’égide du méconnu Greg Ashley (The Gris Gris). Un disque de singer/sonwritter acoustique américain qui connait ses Dylan ou Cohen sur le bout des accords et tournures vocales. Sobre mais enjolivé de la présence de cœurs féminins du plus bel effet, The World Is Just a Shape to Fill the Night est un joli petit miracle de mélancolie lumineuse qui ne prête jamais le flanc au pathos, et recèle toujours au creux de ses chansons, là une judicieuse réflexion sur un thème éternel (l’amour vache), et ici un arrangement divinement ourlé.

A suivre…

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