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Détours et La Sélec s’offrent une seconde naissance : sur tablette iPad et Android

12 Juin

Le graphisme a été entièrement adapté pour un usage optimal sur écran mobile avec des extraits audio et vidéo, des images, des liens Internet, des tiroirs où trouver des informations complémentaires.
La lecture agréable sur la tablette est ainsi associée à de multiples fonctionnalités interactives.

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Garbo le « divin espion »

18 Avr

L’énigmatique périple d’un agent double, ressortissant d’une nation non engagée dans le second conflit mondial (l’Espagne), qui fut décoré aussi bien par les puissances « de l’Axe » que par les puissances « alliées ». Tenu pour mort en 1949, il réapparaîtra trente ans plus tard aux yeux du monde et des siens, pour être enfin considéré comme l’un des acteurs-clés de la victoire alliée !

Au sortir de ce documentaire qui mêle astucieusement images d’archives, interviews croisées d’historiens, de journalistes et même d’un psychiatre que ce genre de personnage ne peut qu’intéresser, et extraits de fictions célèbres, on est rasséréné que ce film n’ait pas cherché à lever coûte que coûte tous les coins du voile recouvrant le mystère Garbo. Rien ou presque n’est posé comme élément déclencheur ou événement causal (sur)déterminant qui suffirait à expliquer pourquoi Joan Pujol Garcia, né dans une famille sans histoire en 1912 en Catalogne, allait s’impliquer au sein une guerre qui ne le concernait pas directement, lui et son pays qui sortaient tout juste exsangues d’un conflit fratricide (la guerre civile espagnole : 1936-1939) qui préfigure dans bien des domaines, l’embrasement planétaire tout proche de 1939-1940. Des temps agités qui laissent Joan Pujol dans la plus complète indécision, ne sachant opter pour un camp ou son opposé. Il reste des mois durant « en planque » dans une bâtisse située à l’écart dans les Pyrénées catalanes, et manque même de se faire tuer lors de sa tentative de traverser le no man’s land pour passer du côté nationaliste.

garbo

En 1940, dans un pays dirigé d’une main de fer par un dictateur (Franco), mais qui connaît la paix alors que l’Europe s’est embrasée, notre homme propose ses services à l’Intelligence britannique qui ne veut pas de lui, et fait de même auprès de l’Abwehr (l’équivalent allemand) qui accepte avec enthousiasme et lui attribue le nom de code d’« Arabel ». Pujol se retrouve bientôt à la tête d’un complexe réseau d’espionnage ayant de nombreuses ramifications au sein des Iles Britanniques, réseau qui… n’existe que par l’imagination et le talent d’écriture d’un homme invisible qui passe son temps dans les bibliothèques de Madrid en prétendant se trouver à Lisbonne (où il demeurera effectivement un moment) ! Fidèle à ses méthodes de retournement faustien (la mort ou le double jeu complice), le contre-espionnage anglais, le MI5, « récupère » Arabel, l’installe en Albion, le chapeaute d’une nounou efficace (le colonel Tomas « Tommy » Harris), et lui confectionne une nouvelle identité : « Garbo » (pour son excellent jeu d’acteur, à l’égal de… Greta Garbo), grâce à laquelle les services secrets comptent faire parvenir aux Allemands de (faux) renseignements minutieusement sélectionnés. Et Garbo de devenir un maillon essentiel de cette vaste supercherie en deux volets (Nord et Sud), longuement développée dans le douzième épisode de la série documentaire Secrets de Guerre, connue sous le nom de code de « Fortitude », et destinée à faire croire à Hitler que le débarquement allié du 6 juin 1944 n’était qu’une opération de diversion masquant une invasion en force par le Pas-de-Calais et/ou la Norvège ! Cerise sur le gâteau des divisions fantômes et dispositifs matériels factices, les rapports du réseau entièrement fictif d’Arabel /Garbo étaient pris avec le plus grand sérieux par une Wehrmacht (l’armée allemande) qui immobilisa du coup durant de nombreuses semaines ses précieuses divisions blindées en mesure de ruiner le D-Day. L’inéluctable issue du cours de la guerre rendit ses contributions superflues (il essaya vainement de faire détourner les tirs de V1 de leur objectif, Londres) et Garbo organisa petit à petit sa propre « mise en sommeil ». Jusqu’au bout, il conservera la confiance des Allemands qui le décoreront plus tard de la croix de fer après l’avoir grassement rétribué durant toutes ces années, tant lui-même que ses multiples (jusqu’à 24 !) alter ego imaginaires ! Les Anglais feront de même en lui décernant la Victoria Cross mais en connaissance de cause, avant que le  «monde entier » et sa propre famille ne perdent sa trace en Afrique où Pujol serait mort du côté de l’Angola en 1949.

garboMais c’était sans compter la perspicacité de Nigel West, un politique et écrivain anglais spécialisé dans tout ce qui touche à l’espionnage, qui flaira une mise en scène et retrouva effectivement la trace de l’homme quelque trente ans plus tard au… Venezuela. L’Espagnol y a refait sa vie, s’est (re)marié et a fondé une nouvelle famille qui, tout comme celle qu’il a laissée en Espagne, demeure dans l’ignorance la plus totale de ses activités passées. Et malgré une première déconvenue en affaires, Joan Pujol Garcia mène une vie plutôt tranquille sur la côte où il a entre autres choses, ouvert une salle de cinéma.

Puis vient le temps du grand coming out public de 1984, où, dans la foulée des commémorations du quarantième anniversaire de l’opération Overlord, la contribution essentielle de Joan Pujol Garcia à la victoire est portée à la connaissance de tous, y compris de sa « première » famille qui le tenait pour mort !

Et, dans une interview (qui fait partie des suppléments du DVD) donnée la même année à la télévision espagnole, Joan Pujol apparaît comme un petit homme expressif et volubile, investi d’un charisme naturel très voisin du charme « inné » qui se dégage de sa personne, mais à présent animé d’une forte conscience politique que l’homme résume dans cette phrase : « Je devais faire quelque chose ». De même, on le voit recueilli et attristé dans les travées d’un cimetière militaire normand où il y va de son petit couplet repentant. « Ai-je vraiment contribué à épargner le sang ? », gémit-il au-devant d’un horizon infini dessiné par les lignes serrées de tombes alliées de l’été1944.

Non qu’on nourrisse des doutes sur la sincérité et les convictions profondes « du meilleur acteur de la seconde guerre mondiale » (dixit Winston Churchill), capable d’animer 24 personnages simultanément et de duper l’Abwehr durant tout le confit, et dont le style d’écriture volontiers emporté et descriptif de ses courriers secrets tranchait avec la sobriété obscure qui caractérise habituellement ce type de correspondance souterraine, mais on peut légitiment se demander si la nature profonde des agissements de Joan Pujol Garcia n’a pas été ensevelie avec lui dans son cercueil, à sa mort en 1988 à Caracas ?

Un mystère que les auteurs de ce documentaire n’ont jamais cherché à percer, ajoutant même une savoureuse dose de décalage par l’ajout de nombreux extraits de films d’espionnage et une musique de fond (rock façon Sparklehorse) rendant davantage compte de l’inévitable isolement d’un homme condamné au secret.

Yannick Hustache

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Faussaires et imposteurs en sciences – Mercredi 25 avril à 18h30

17 Avr

Rencontre [La Sélec]

Accès gratuit, réservation souhaitée

La Sélec du mois d’avril se penche sur les imposteurs, les faussaires, le faux dans le vrai, le vrai dans le faux. Elle explore quelques pistes aux contours volontairement flous tracées par certains réalisateurs, certains musiciens.

Une fois n’est pas coutume, voici un rendez-vous qui quitte le domaine culturel pour voir ce qu’il en est dans le domaine, réputé moins fantaisiste, des sciences. Y a-t-il des imposteurs, des faussaires en sciences ? Est-ce que le rapport au vrai, au faux est aussi embrouillé en science que dans les arts ou au contraire tout y est-il plus clair, plus tranché ?

Autant de questions que nous allons parcourir avec Isabelle Stengers, professeur de philosophie des sciences à l’ULB. De l’affaire Sokal à l’affaire Bogdanov, en passant par le concept du pacte anti-fictionnel, petit parcours chez les vrais faussaires et les faux imposteurs dans les sciences. Un rendez-vous proposé et animé par Michel Verbeek et Isabelle Delaby.

La chute du Phoenix

10 Avr

Le petit frère Affleck suit pas à pas le chemin de croix de son beau-frère. Petit précis de déglingue consentante – un de plus – (mal) filmé « à l’arrache », ou foutage de gueule futé, orchestré par deux petits malins qui repartiront, sitôt leur forfait accompli, sur la tangente du succès ? Ni l’un ni l’autre en fait…

still hereOn le reconnaît à peine. La silhouette empâtée, la chevelure en bataille et de plus en plus farouche, la barbe envahissante à faire fuir un Taliban, la garde-robe d’un geek orphelin de sa mère et une paire de lunettes qui lui avale la moitié du faciès, Joaquin Phoenix est bien décidé, en cette année 2008, à larguer les amarres de son passé d’acteur pour se consacrer exclusivement à son nouveau devenir, celui de (future) star du hip-hop. Tel un ermite enfermé chez lui sous bonne garde de ses (ex ?) collaborateurs, il a torché quelques bribes de textes et enregistré l’une ou l’autre maquette qu’il espère faire entendre à Sean John Combs alias Puff Diddy, producteur de hip-hop et de R’n’B au toucher doré de Midas, et qu’il file à la trace. Mais Tout Joaquin Phoenix qu’il est ne suffit pas à le placer en tête des priorités du rappeur. Alors, l’ex brillant interprète des films de James Gray (entre autres), glissant depuis un bon moment déjà sur la pente de sa propre déchéance, d’enchaîner les morceaux de bravoure décadente : inexistant sur le plateau de Letterman, misérable dans ses rares apparitions publiques (chantées), minable devant son obligé Diddy, enquillant rames de coke en alternance avec quelques douceurs sévèrement alcoolisées, sans oublier d’autres « consolations plus charnelles ». Variation sur un thème bien connu à laquelle il ne manque évidemment aucune des sempiternelles crises de paranoïa aiguë.

Sorti après que le buzz qui lui a servi de tremplin de lancement se soit dégonflé, I’m Still Here dépasse allègrement la blague de deux potards starisés (Casey est le mari de Summer Phoenix, sœur de…) bien au fait des complexes rouages de la sphère médiatique et du spectacle. Le but n’étant plus de livrer un « fake » de A à Z dont on s’amuserait ensuite à détricoter patiemment les plus invisibles coutures, mais plutôt un objet bâtard qui mêle une sidérante prestation d’acteur et un impressionnant chassé-croisé de présentateurs TV, de comédiens, de stars et de personnalités diverses au parfum de l’imposture ou à tout le moins en fait des victimes involontaires (qui savait quoi ? autre dilemme constant et délicieux de ce film), et rajoute également quelques plans de films familiaux (reconstitués) à l’entame et à la clôture du film.

Des plans maladroits et un final de type « retour aux sources (purificatrices ?) » qui viennent logiquement conclure un « documentaire » qui consigne, sans jamais s’appesantir, palier après palier, la lente descente d’un « demi-dieu » du cinéma vers les abîmes qui l’habitent. Passant constamment outre les arbitraires délimitations entre documentaire et fiction, I’m Still Here est aussi la chronique d’un échec annoncé, d’une impossible reconversion au sein d’un système qui se flatte du succès mais se gausse de l’échec et entend maintenir le statu quo des positions de chacun une fois celles-ci définies. Une mise en abyme vu de l’intérieur en quelque sorte.

Si le film n’évite pas parfois le trop-plein potache – Joaquin se fait faire dessus – il est aussi l’illustration d’un thème vieux comme l’Humanité, tout abandonner pour se retrouver soi, endossé à bras le corps par un acteur qui aura tout enduré pour que seule demeure la performance de son jeu. Et tant pis pour les B-Boys.

Yannick Hustache

Casey AFFLECK
I’M STILL HERE : THE LOST YEARS OF JOAQUIN PHOENIX – VI0292

Pochette VI0292.

Où emprunter, détails…

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Mr Brainwash : le Guetta du street art

7 Avr

Docu-reportage à propos de la réussite d’un « petit Français » qui décroche la timbale du « grand rêve américain » ou un « mockumentary » sur les dérives du marché de l’art actuel ? Troublant.

tgLa première partie distille un petit goût de déjà-vu télévisuel. Une caméra atteinte de bougeotte caractérisée file le train d’un quarantenaire à la douille sympathique et plutôt bonhomme. Un envahissant commentaire façon téléréalité en surplomb se répand en détails inutiles et retire illico au spectateur la plus petite velléité d’anticipation. Thierry Guetta est un Frenchy visiblement débrouillard, car, débarqué à Los Angeles à la fin de son adolescence avec son enthousiasme pour seul bagage, il y a fait souche et semble avoir eu la baraka en affaires, notamment dans la récupération de vieilles nippes qu’il refourgue à prix d’or. « Sa face cachée » est celle d’un homme qui ne lâche jamais sa caméra, mitraille tout ce qui se présente à portée d’objectif et accumule des tonnes de pellicules sans personne pour les visionner ensuite. Ses pérégrinations filmiques l’amènent sur le champ de l’art ou du street art où son cousin (pseudo : Invader) s’est fait un nom, une signature. Un « art urbain » qui, par-delà de ses caractéristiques techniques et esthétiques propres (motifs reproductibles, recours abondant au graffiti, pochoir, installations et stickers), son éphémère, mais évidente prolifération (touche les mégalopoles du monde entier à la manière des tags), a fini par générer un « buzz » rapidement converti en un business lucratif, et possède évidemment ses chefs de file. Parmi eux, le mystérieux Banksy (identité inconnue, visage caché et voix trafiquée à l’écran) que le chanceux Guetta a l’occasion de rencontrer et même de convaincre de se laisser filmer, ainsi que d’autres porte-étendards du street art.

Et Exit Through the Gift Shop d’opérer un basculement radical de perspective qui voit l’artiste anglais, après visionnage de Life Remonte Control – condensé « irregardable » de la montagne de matière brute accumulée par Guetta, s’emparer à son tour de la caméra et consigner, l’abracadabrante métamorphose d’un touche-à-tout en valeur montante de l’art urbain. « MrBrainwash », pseudonyme artistique (c’est la règle) de Guetta, se révèle un élève zélé qui semble dépenser plus d’énergie à promotionner un travail « en chantier », qu’à se risquer à un début de théorisation de celui-ci (et que les mauvaises langues résument à une resucée appliquée du style Banksy matinée de tics « warholiens »). C’est que vidé de sa charge critique et de son acidité humoristique « so british » (Banksy a imprimé des livres sterling à l’effigie de Lady Di), apprivoisé dans un espace clos, et présenté le nez creux à une presse qui compte comme « The next big thing », le street art de MrBrainwash s’avère bien vite un commerce des plus juteux, avec à sa tête, un petit patron toujours attachant, mais déjà si mégalomane.

Entouré de ses nouveaux amis – figures médiatiques de premier plan, collectionneurs fortunés et journalistes d’art – MrBrainwash / Thierry Guetta incarne à merveille la dérive monétariste et la perversion / récupération d’un art raccord à son époque, et destiné au départ à réinvestir, même provisoirement, l’espace public, en particulier ses interstices les plus dépersonnalisés.

Enfin, même si une pointe d’ambiguïté demeure quant à la vraisemblance de l’identité artistique de MrBrainwash, ce qu’une pochette d’un disque de Madonna réalisée en 2009 par ses soins et un procès intenté par le photographe Glen Friedman tendraient finalement à accréditer, c’est davantage dans l’originalité du parcours d’un épigone artistique doté d’un sens inné de l’opportunisme qui recueille les dividendes rarement octroyés de gloire et de richesse promis par le grand rêve américain que se niche l’intérêt principal d’Exit Through the Gift Shop. Instructif.

Yannick Hustache

EXIT THROUGH THE GIFT SHOP – (FAITES LE MUR) – DVD ­ FAITES LE MUR – (EXIT THROUGH THE GIFT SHOP) – DVD – TC3251

Pochette TC3251.

Où emprunter, détails…

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Faux airs et images détournées – Mercredi 18 avril à 18h30

4 Avr

Conférence [La Sélec]

La Sélec du mois d’avril se penche sur les imposteurs, les faussaires, le faux dans le vrai, le vrai dans le faux. Elle explore quelques pistes aux contours volontairement flous tracées par certains réalisateurs, certains musiciens. Michel Verbeek présentera une série d’extraits d’images et de musiques sur la construction du faux. Cette animation se veut ludique et nous interrogera sur le lien étroit entre vrais mensonges et fausses vérités.

Adresse :
La Médiathèque de l’ULB-XL
Campus ULB Solbosch – Bâtiment U
Av Paul Héger
1000 Bruxelles (situé sur la Commune d’Ixelles)
Entrée gratuite, reservation souhaitée

In The Fishtank : l’aquarium aux étranges poissons

24 Fév

Depuis 1996 un label et distributeur hollandais fait subir un enferment de 48 heures à des groupes dont il apprécie tout particulièrement le travail. Une liberté « sous contrainte » (le résultat doit être publié sur disque) qui donne lieu à des rencontres inédites et à des résultats régulièrement surprenants. Explications.

Si la première mission de Konkurrent est d’assurer la promotion et la distribution de disques aux Pays-Bas et dans le reste du Benelux aussi, la maison hollandaise pratique l’aquariophilie sonore en dilettante depuis 1996. Le principe est simple, les groupes ou artistes chouchous du distributeur ont un studio et 48 heures à leur entière disposition, Konkurrent se chargeant de publier le résultat sous un packaging de série au design thématique et soigné : un ou plusieurs poissons (mais 1 crustacé et 1 batracien sont recensés…) d’aquarium (?) sur un fond coloré uni mais changeant selon les parutions. Les fréquences de sortie demeurent aléatoires (2 en 1998 ou 2005, mais aucune en 2000 et pas mieux entre 2006 et 2009) mais deux types de faunes musicales semblent cohabiter. Celles des isolationnistes (?) qui ont occupé l’espace seuls (No Means No, Guv’ner, June of 44, Karate…) pour faire joujou avec leur propre répertoire, et celles, plus partageuses (?), qui en ont profité pour se frotter artistiquement à un ou des congénères d’une autre espèce, pas toujours des plus physiologiquement proches.

Et ce pari de mêler des « individus concurrents » dans un espace clos pour un bref moment n’arrive qu’au volume 5 (1998) qui voit les locaux de The Ex frayer avec les Américains du Tortoise de la fin 1990 (leur plus féconde période). Une belle empoignade toute en tensions bruitistes, mais où le résultat penche nettement en faveur des bataves pour ce qui est de la signature distinctive du résultat final, comme du The Ex muni d’articulations rythmiques renforcées… 3 années plus tard, c’est au tour de Low (US) de s’acoquiner au trio instrumental de l’Australien Warren Ellis (alors nouveau Bad Seeds & futur participant à Grinderman) après avoir partagé l’affiche d’un festival local réputé (le Crossing Border). Ce In The Fishtank 7 donne à entendre un Low boisé comme jamais, toujours triste tel un jour de pluie glaçante sur les Grandes Plaines, mais qui se réchauffe près de l’âtre au son d’un banjo countrysant et d’arrangements ourlés par et autour d’un violon pour le coup spectral ou en mode « points de suspension ». En outre, « l’association » se fend d’une reprise de Neil Young, « Down By The River », portée à près de 10 minutes d’un climax tout de séduisante étrangeté. L’année suivante – 2002 donc – pour In The Fishtank 8 qui agrège une partie de la troupe étasunienne de Willard Grant Conspiracy à un groupe local, Telefunk, les règles de travail au sein de l’aquarium se modifient sensiblement avec un répertoire cette fois basé sur des relectures de standards traditionnels écrits autour de 1900, dont une en allemand. D’obédience électronique, Telefunk troque pour une bonne part des morceaux, ses machines contre une instrumentation « classique » et se met totalement au diapason de la voix de l’imposant chanteur de WGC, Robert Fisher ou de ses propres prouesses vocales. L’exercice prend parfois des accents duettistes (« Cuckoo ») masculin/féminin à la Nancy Sinatra/Lee Hazlewood – la tension sexuelle en moins – ou s’offre une surprenante récréation trip hop le temps d’une courte inversion de rôles (« Grün Grün »), avec Simon Pieters-Holsbeek au chant. C’est le disque le plus posé et pop de la série mais aussi un bel exemple de passage de témoin d’un patrimoine chansonnier à jamais intelligible.

Sorti également en 2002, le volume suivant (In The Fishtank 9) réunit cette fois trois protagonistes sous le même toit, dont deux dans une configuration particulière. L’année précédente, les New Yorkais de Sonic Youth (dont le line-up comprenait alors Jim O’Rourke) achevaient leur périple européen sur base de leur Goodbye 20Th Century, leur album de réinterprétations et d’hommage à quelques compositeurs contemporains. Dans la foulée, ils profitent de leur passage en terres bataves avec le renfort du percussionniste William Winant, mais sans la présence de Kim Gordon, pour croiser le décibel en compagnie de deux membres de The Ex, ainsi que d’I.C.P., un trio (free) jazz. Pas l’ombre d’un squelette de chanson ou l’esquisse d’un brulot, mais une série de lignes de fuite dissonantes et improvisées, en clair-obscur ou au tracé bruitiste surligné, que la tension permanente et un sens affuté du ping-pong sonique rendent intrigantes et passionnantes.

La foire d’empoigne suivante (In The Fishtank 10), en 2003, met le cap au Nord, vers la Norvège plus exactement qui envoie de concert deux des ses plus beaux spécimens pour le moins… musicalement éloignés. D’un côté les rockers tout-terrain de Motopsycho (prog, noise, pop, rock épique, ils savent tout faire) et de l’autre, la section cuivre de l’orchestre groovy Jaga Jazzist. Le résultat oscille entre soul ronde et emportée (« Theme De Yoyo », une reprise burnée de l’Art Ensemble of Chicago), ballade climatique paisible (« Pills, Powders And Passion Plays ») et longs paysages sonores (« Tristano ») ne renvoyant à aucune réalité géographique identifiable. Comme au sein de certaines familles pour lesquelles l’aquariophilie est une passion ancestrale, l’aquarium aux poissons suffit seul au spectacle.

En 2004, In The Fishtank 11 est à nouveau un essai de croisement transatlantique. Les Américains de The Black Heart Procession qui viennent de changer quelque peu le braquet de leur pop sombre sur le récent Amore Del Tropico, se livrent eux aussi à une expérience d’enferment volontaire avec les régionaux de l’étape, les méconnus Solbakken (ex Lul). Bien qu’ayant parfois joué ensemble, les deux entités se superposent avec une telle facilité qu’on assiste médusés à la naissance d’une troisième ! Ainsi, si l’humeur générale demeure cafardeuse et l’horizon lourd de menaces, les 6 titres ici agglomérés développent davantage encore les aspects cinématographiques et oniriques inhérents à l’idiome des premiers, et permet aux seconds de passer outre leurs réticences manifestes face à l’improvisation, la base des morceaux trouvant pour une large part leur origine dans des chutes de studio inusitées des Hollandais. On n’échappe pas au cliché éculé de la B.O. d’un Road trip dans des étendues désertiques sauf que les Pays-Bas ont l’une des densités humaines les plus élevées au monde, un climat morose, une profondeur de champ quasi plane et un territoire que l’on achève de parcourir en quelques heures. Et de fait la plaque s’ouvre sur un titre chanté en français (par une certaine Rachael Rose), « Voiture en Roug e», qui narre une espèce de conte amoureux impossible comme dans un vieux film de Leos Carax. Le lyrisme évanescent de Solbakken perce de salutaires trouées dans le pessimisme assumé de BHP, conduisant son chanteur Pall Jenkins vers des hauteurs vocales inhabituelles (« Dog Son g»). Plus loin, drivé par un piano entêté, « A Taste of You » marque un arrêt en territoire Elenventh Dream Day, puis la petite bande part en roue libre (« Things Go On With Mistakes ») en rêvassant à d’autres immensités, celles du peu foulé continent australien (« Your Cave », plus « cavien » que certains refrains tardifs du grand Nick).

Quelques mois plus tard (2005), le bac à poisson s’offre un tête- à-tête local. Elisabeth Esselink, alias Solex, responsable de quelques albums imaginatifs de « collages électroniques amusés » s’attaque à une pièce de l’ensemble contemporain (et jazz) Maarten Altena Ensemble avec lequel elle s’est commise scène (Crossing Border encore). Ce volume 13 d’In The Fishtank en est la transcription solo. Sympathique dans l’ensemble avec ses boucles facétieuses dégelant quelque peu la solennité dynamique du M.A.E. et un chant de petite Alice émerveillée tombée dans une cave à jouets, ce disque peut aussi agacer par ses côtés « comédie musicale moderne » (« 1+1=11 »), certes intelligentes, mais un peu vaines au final. Un échange inégal qui profite davantage aux relectures du répertoire Solex (« Superstar », « Birthday Superboy ») qui acquiescent sans faiblir une certaine ampleur au sein de paramètres plutôt adaptés à un cadre singulier.

Autre rencontre au sommet qui se pose un peu là et laisse un arrière-gout d’insatisfaction en bouche est le duel Isis Vs Aereogramme. Certes, ces deux formations cataloguées, pour faire vite, post-metal ou post-hardcore, ont le mérite de ne pas gamberger à l’endroit exact où on les attend (un lourd raout meurtrier) mais ce In The Fishtank 14 (2006) ne nage en trouble ou lourde que l’espace d’un court titre intermédiaire (« Delial ») séparant deux longues plages progressives, contemplatives, mais lisses et dépourvues d’âme, et qui remontent rapidement à la surface d’un ennui poli. Un mariage de raison victime de son choix malvenu d’endroit pour célébrer une nuit de noces ?

Enfin, le dernier (?) remplissage d’aquarium en date (2009) acquiert une valeur posthume inopinée puisqu’il s’agit du dernier enregistrement de Mark Linkous (Sparklehorse) décédé en mars 2010. Un Linkous quelque peu sur la défensive face un Fennesz entreprenant et dont on reconnait instantanément le savoir-faire en matière de boucles évolutives et de nappes en strates électroniques granuleuses et aspirantes, mais qui réussit à magnifier chaque instant de ce disque (le plus long de toute la série) où sa voix etoù son jeu de guitare se lovent (le bien nommé « Mark’Guitar Piece »). Disque exigeant (on y entre par volonté), contrasté, agité, il est celui qui confère le sentiment le plus proche d’une nage prolongée en abysses. Tout n’est plus qu’échos lointains ou silence douloureux (les tympans souffrent), repères floutés et distances faussées. L’envie d’y demeurer brouille toutes perceptions et mine jusqu’à l’instinct de survie, et c’est à cet instant que la vue d’une nageoire amie prend tout son sens ! Un Fishtank à double fond. Sur l’océan…

YH

 

Pour écoute 

Series In The Fishtank : “collectif”

Non disponible à la Médiathèque :

Isis + Aereogramme: In The Fishtank 14, Konkurrent 2006

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