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Richard Brouillette, L’encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme

30 Mar

L’ ENCERCLEMENT – DVD ­ LA DÉMOCRATIE DANS LES RETS DU NÉOLIBÉRALISME – TL3551

Pochette TL3551.

VO FR. Durée :160′.
LES FILMS DU PARADOXE, 2009.

Où emprunter, détails…

L’encerclement…, malgré son nom, n’est pas le patient décorticage explicatif d’un complot ourdi en coulisses à des fins de domination du monde, mais bien la description du lent cheminement d’une pensée, depuis les lieux obscurs de sa formulation jusqu’à sa complète interpénétration du réel, au point d’être confondu avec lui. Mais c’est aussi le premier jalon d’une réfutation idéologique qui a bien du mal à faire entendre son point de vue !

A priori, le propos paraît austère et un visionnage distrait pourrait laisser filtrer l’idée que ce film a trait à des évènements relevant de la partie gauche de la ligne du temps, celle des histoires, faits et gestes dûment consignés et dont on mesure à peu près de manière consciente les répercutions sur le moment présent. Mais ici, c’est une attention pleine et entière du spectateur qui est sollicitée. Choix du noir et blanc, image « granuleuse », tournage en 16mm, cadrage rigoureux couplé à un montage faussement placide – seulement à rebours de la frénésie « clipesque » devenue la norme télévisuelle de bien trop de reportages d’aujourd’hui – musique pianistique au toucher contemporain, l’austère parti-pris formel adopté par le Québécois Richard Brouillette pour L’encerclement, reflète parfaitement son désir de demeurer rivé au(x) « texte(s) ». Un dispositif, sans voix off ni inserts d’aucune sorte, qui s’en remet au pouvoir (intact) de fascination de la parole en s’épargnant au maximum le recours à des « lubrifiants visuels » (dixit l’auteur), ces images d’archives ou des reconstitutions susceptibles « d’orienter », ou du moins de perturber le sens des interventions des participants d’un documentaire qui fait le pari de l’intelligence de son public. Pas courant !

ence

L’idée maîtresse de ce film est énoncée telle un postulat démontré et… démonté en dix chapitres. Ou comment l’idéologie néo-libérale, de simple discours économique élaboré au sein d’obscurs cercles intellectuels s’est peu à peu infiltrée dans toutes les strates de la société pour produire une pensée unique à visée globale (mondiale), un « principe de réalité » qui se voudrait à la fois ‘ahistorique’ (Bourdieu) – c’est-à-dire dégagée des contextes socio-économiques particuliers – et autolégitimée, autrement dit, qui possède ce luxe intellectuel de devoir faire l’impasse d’explications sur sa véritable nature ou sur ses origines. Mais se trouve paradoxalement en position de force de s’imposer partout et à tous ! L’allégorie d’Adam Smith « de la main invisible du marché qui tend naturellement à s’autoréguler » est lumineuse, car elle attribue une causalité « naturelle », donc irréfutable, à l’un de ses plus intouchables fondamentaux.

Et c’est davantage à l’idéologie qu’au cours de la bourse que s’attaque L’encerclement. Comment, en se réappropriant le credo libéral originel (des Locke, Ricardo…), mais en le coupant de sa dimension éthique (l’antienne du « bien commun ») au profit d’une supposée « indiscutable efficacité », les adeptes zélés du néo-libéralisme (l’ajout du préfixe lève en outre la confusion avec le « libéral » à l’américaine qui est plutôt un homme de gauche) et au travers d’un réseau complexe d’articulations qui part de « think tanks » (cellules de réflexion, boîtes à initiatives) et transite par le relais de « fondations » généreusement dotées (financées par le privé), pour aboutir aux plus hautes instances politiques, sont partis à l’assaut des esprits et des systèmes économiques de la planète !

Une pensée dont les fondements sont posés dès 1938 (colloque Walter Lippmann) et 1947 (Société du Mont Pèlerin), et qui connaît un premier champ d’application dans les réformes économiques mises en place sous Pinochet dans le Chili des années’70. Privatisation à outrance, mesures anti-inflationnistes et régime forcé des attributs de l’État sont les grandes lignes d’une doctrine étayée par l’école dite de Chicago (le monétarisme de Milton Friedman) et que reprendront à leur compte les Reagan et Thatcher, avant d’intégrer presque «telles quelles» les futurs programmes d’ajustement structurel du F.M.I… Et aujourd’hui, les gouvernements de gauche comme de droite n’ont jamais autant convergé dans le même sens et tentent de conserver à tant bien que mal les faveurs de marchés financiers hyper volatils dont on n’ose à peine espérer – et malgré un krach bousier récent (2008) – une amorce de régulation.

Espace de savoir et de transmission privilégié, le monde de l’Enseignement, au travers de sa réalité québécoise, est montré comme un territoire de conquête (des esprits) qui aiguise les appétits de « généreux mécènes privés » au service (indirect) des entreprises. Une fabrique de « serviteurs du système » comme le rappelle Omar Aktouf, pour souligner que les évolutions idéologiques vont de pair avec maints (ré)aménagements linguistiques.

Et c’est à une patiente déconstruction d’un discours néolibéral tellement sûr de son fait qu’il en devient édifiant (le «libertarianisme» défendu par le directeur du Le Québécois Libre) et cache mal une haine primaire envers l’État, les associations citoyennes et la démocratie (!), contrastant avec une très angélique conception de la libre entreprise que convie L’encerclement. Noam Chomsky, Ignacio Ramonet, Suzan George, (Oncle) Bernard Maris déboulent quelques statues d’une idéologie capitaliste parfois défendue de manière caricaturale (seul défaut du film), au moyen d’un argumentaire certes, désacralisant, mais qui souligne de façon inquiétante la marginalisation de fait de toute pensée critique envers la doxa néolibérale !

Yannick Hustache

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Mondialisation

24 Mar

C’est une tendance lourde du cinéma documentaire : les films qui essaient d’expliquer la complexité du fonctionnement économique du monde. Sans ce devoir d’explication, comment rester citoyen conscient des enjeux ?

Mondialisation et économie : l’enchevêtrement presque parfait

crisePartons d’une définition communément admise (le terme n’a intégré le dico français qu’en 1964 !) : « la mondialisation désigne le développement de liens d’interdépendance entre hommes, activités humaines et systèmes politiques à l’échelle du monde. Ce phénomène touche la plupart des domaines avec des effets et une temporalité propres à chacun. Il évoque aussi les transferts internationaux  de technologie et de main-d’œuvre ou de connaissances… Il est aussi utilisé pour décrire les changements induits par la diffusion mondiale des informations sous forme numériques sur Internet » (Techno-science.net). Différencions-le du concept faux-jumeaux de globalisation (globalization en anglais) qui peut être compris à la fois comme une extension du raisonnement économique à toutes les activités humaines avec le globe terrestre pour horizon, mais aussi comme une étape située après la mondialisation et qui la dépasserait, caractérisée par une abolition des frontières au sein des réseaux d’échanges mondiaux et un net affaiblissement voire une dissolution des identités nationales. Voilà pourquoi le plus spécifique « globalisation financière » s’est naturellement imposé pour dépeindre la mise en place progressive d’un marché mondial intégré (et donc sans entrave) de capitaux arrivé au seuil de sa réalisation finale.

Un lent mais inexorable processus macro-sociétal qui épouse et repose sur les mutations d’un capitalisme certes évolutif et multiple, mais s’appuyant sur les mêmes sacro-saints principes d’accumulation des capitaux et de recherche de profits, et de propriété privée des moyens de production au sein d’un espace (le marché) où la liberté des acteurs est maximale et le prix, un indicateur vérité. Si les échanges économiques intercontinentaux remontent à l’antiquité, les prémices du capitalisme se développent dans quelques riches cités d’Europe (Bruges) dès la fin du Moyen Age pour connaître de multiples déclinaisons (marchand, foncier, entrepreneurial, financier, monopolistique d’Etat…) aux siècles suivants, à mesure que le monde «connu» gagne peu à peu toute la surface de la Terre. Au XIXe siècle, il prend les atours modernes en « accompagnant » une révolution industrielle féconde en produits manufacturés et d’inventions qui réduisent les distances (train à vapeur, le télégraphe) mais se traduit aussi par des formes nouvelles d’exploitation qui condamnent les masses populaires du Nord à la pauvreté ou à émigrer (vers les villes, en Amérique…) et les populations du Sud à l’asservissement via la colonisation. La réaction s’organise au début du siècle suivant qui, entre guerres mondiales (14-18, 39-45) et périphériques, crises monétaires et économiques majeures (1929, voir La Crise/la grande dépression), et replis protectionnistes, voit la construction d’une entité politique transnationale régie par un modèle économique différent, le bloc soviétique ou socialiste.

Ce repli partiel du capitalisme ne dure qu’un temps et à l’aide de ses nouveaux instruments-serviteurs zélés forgés après 1945 (F.M.I., Banque Mondiale, GATT puis OMC, voir Pas assez de volume et Nos amis de la banque), auréolé d’un discours néo-libéral reformulé et qui se voudrait le reflet d’un certain ordre « naturel » (dérégulation, maîtrise des dépenses publiques, développement des exportations…), dans un monde presque entièrement « décolonisé » et bientôt quitte de sa division en blocs adverses (et ce dès la fin de la décennie 1980), il s’impose bientôt comme doctrine économique à l’ensemble ) d’une évolution technologique sans précédent.

Mais il convient de nuancer. Si pour paraphraser Laurent Carroué, la mondialisation est à la fois – une idéologie (le libéralisme), une monnaie (le dollar), un outil (le capitalisme), un système politique (la démocratie), une langue (l’anglais) – la nouvelle cartographie de la géopolitique économique mondiale souffre de suffisamment de nuances pour que sa critique raisonnée (Le monde selon Stiglitz) se nourrisse d’une pluralité de points de vue qui dépasse la simple indignation catastrophiste et fasse aussi place aux acteurs d’un changement social porteur d’espoir.

Ainsi, d’un point de vue purement macro-économique, la promesse faite au consommateur de payer un prix aussi bas que possible recouvre une double réalité qui place les travailleurs, où qu’ils se trouvent sur le globe, en concurrence les uns des autres, enrôlés sous la bannière peu reluisante du moindre coût, et dont les principaux bénéficiaires (les détenteurs de capitaux), chevillés aux aléas d’une bourse mondiale au tic-tac effréné (l’obsession de rentabilité à court terme), demeurent plus que jamais éloignés des mécanismes de production proprement dits (Turbulences, The Smartest Guys in the Room). Une re-localisation des activités économiques à l’échelle planétaire, qui voient certaines régions pour lesquelles les coûts du travail sont maintenus au plus bas, devenir d’immenses ateliers/zones industrielles/fabriques/cultures (El Ejido, la loi du profit) au détriment d’autres, et dont les marchandises, transportées aux moindres frais, inondent les besoins d’un marché répondant à des spécifications très occidentales. Outre la marginalisation du pouvoir des états, l’affaiblissement des systèmes de protection sociale et les difficultés dans le chef des mouvements sociaux, d’organiser une « riposte efficiente », l’activité économique met à mal les ressources naturelles limitées d’une planète « finie » (l’allégorique La face cachée du pétrole), déjà fragilisée par une réduction de la biodiversité à laquelle elle a, par ses choix – culture intensive, standardisation des variétés végétales (Les tomates voient rouge) et des espèces animales, le recours aux OGM… (Le monde selon Monsanto) – grandement contribué. Et notre consommateur final – nous-même – de se retrouver avec un choix apparent exponentiel qui finalement le confine au « même » (Ces fromages qu’on assassine) dans un cadre éclaté et inintelligible qui distend toujours un peu plus le fil ténu qui le relie à « son origine », La Terre.

decroissanceMais, dans l’hypothétique élaboration d’une alternative économique sociétale (voir Davos – Porto Alegre, Simplicité volontaire et décroissance vol. 1 et vol. 2), ici et là fleurissent au niveau local, et à l’autre bout d’un spectre qui confère à certaines ONG une légitimité internationale et des moyens d’action conséquents et nouveaux (les réseaux sociaux via l’Internet), une série d’initiatives qui battent – un peu – en brèche le scepticisme de cette époque : une coopérative de producteurs de coton (Quand la fibre résiste), le café comme alternative aux cultures de la drogue (Un grain d’équité), la solidarité comme réponse à la crise (Argentinazo) et à la faillite d’une société. Et à la clé, des résultats (Forêt, l’espoir certifié). Un beau chantier.

Yannick Hustache

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Young God Records : les disques du domaine de Michael Gira

17 Mar

credit Eric Hurtado/Etante Donnes En 1990, les Swans, à la fois formation principale et « extension naturelle collective » (c’est lui qui donne le « la » même si sa compagne d’alors, Jarboe, est d’un apport plus que significatif) de l’Américain Michael Gira, sont à la croisée des chemins. Musicalement, l’énergie cathartique des débuts a cédé le pas à un rock sombre et tendu comme la corde d’un arc dans l’effort, mais où la mélodie a définitivement pris l’ascendant sur le vacarme, et, leur reprise des pas encore sanctifiés Joy Division Love Will Tear Us Apart », absente sur album) attire des majors qui ont pris l’habitude de faire leur shopping dans un milieu underground dont les Swans ont largement fait le tour. Mais l’affaire se passe mal et Gira ne retirera de cette courte escapade dans les méandres du music business qu’amertume et ressentiment, et ce, malgré un beau disque : White Light From The Mouth of Infinity, désarçonnant de quiétude (assassine) pour les fans de longue date.

Il décide donc de publier et distribuer ses disques (ceux des Swans) à compte d’auteur sous la dénomination de Young God Records, intitulé d’un EP paru en 1984 et peut être – sait-on jamais avec ce personnage pince-sans-rire à l’humour sarcastique – la réponse du berger à la bergère au groupe suisse Young Gods qui trouva son nom sur ce maxi désormais mythique.

Gira y sort les disques suivants des Swans (Love Of Life, The Great Annihilator…) jusqu’à leur dissolution en 1996 (Soundtracks For The Blind), rend à nouveau disponible dans une nouvelle et avenante présentation cartonnée (les doubles Body To Body/Job To Job, Children of God/World of Skin) les premiers travaux de son groupe et complète l’archivage discographie de quelques enregistrements live bien sentis (Swans Are Dead). On retrouve bien évidement les albums de son projet collectif suivant maintenant en suspens, The Angels Of Light (We Are Him, How I Loved You…), mais aussi des disques solo rock (Drainland), instrumentaux (la doublette électro-dronesque Body Lovers /Body Haters), une lecture de textes (The Somniloquist) et un LP/CD partagé (What We Did) avec Dan Matz, leader des trop méconnus Windsor For The Derby (qui y ont par ailleurs commis un excellent Difference And Repetition). Car si Young God met aussi de façon ponctuelle sur son site (et aux concerts) en quantité limitée des CD-R et LP maison aux fins de financer les enregistrements ultérieurs du label, Gira a transformé sa petite entreprise en une auberge espagnole d’un éclectisme réjouissant.

phto : Lauren Dukoff Le futur pape folk des néo-hippies, Devendra Banhart y a gravé ses deux meilleures plaques (Oh Me, Oh My… et Black Babies) et une fée trop discrète, Lisa Germano, trouvé un havre de paix discographique (Lullaby For Liquid Pig, In The Maybe World, et Magic Neighbor). James Blackshaw, autre réfugié artistique poursuit ses explorations acoustiques boucle après boucle (Glass Bead Game et le récent All Is Falling) tandis que les prolifiques Akron/Family ont quant à eux quitté le navire Young God après un quarteron de disques rock & psyché (Akron/Family, Meek Warrior, Love Is Simple) et un split en compagnie du « patron » (Akron/Family/ The Angels Of Light).

Ces derniers temps, plus weird folk que jamais, Young God s’est entiché de l’intrigante Larkin Grimm (Parplar), recueille Fire On Fire, nouvelle incarnation à dominante acoustique des ‘cultissimes’ Cerberus Shoal (The Orchad) ainsi que le mystérieux Wooden Wand qui œuvre à présent sans son Vanishing Voice (Death Set).

Du riche et international passé du label, on retient une série de « one-shot » de groupes ou artistes toujours en activité. Un disque en français des insaisissables Ulan Bator (Ego: Echo), le premier long format des Finnois délicats de Mi And L’au (Good Morning Jokers), le 3ème album des crépusculaires Calla (Scavengers) et un effort des Italiens de Larsen (Rever). Et aussi une brochette d’inclassables oscillant entre rock théâtral et chaotique (Private/publi de Flux Information Sciences) et l’une ou l’autre collaboration transversale (Palestine/Coulter/Mathoul : Maximin).

Un panthéon joliment peuplé !

Yannick Hustache

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Du shoegaze, du post shoegaze, du « new » Lo-fi et des filles !

16 Mar

Dans le rock en 2010, on aura à nouveau emprunté la machine à remonter le temps mais sans trop se suivre la notice d’utilisation ! D’où cette sensation bizarre de réécouter du Lo-fi qui a un parfum80’s, tout en gardant la pose de rigueur, l’œil rivé sur ses chaussures. Sauf au passage des filles !

toEst-ce l’envie de se distancier d’un paquet de disques produits avec la finesse artisanale d’un Airbus au sortir du hangar, ou une nouvelle preuve que comme dans la mode, les cycles musicaux se suivent et se ressemblent pas mal ? Mais quelques-uns parmi les plus beaux albums parus en 2010 (où à la toute fin de 2009) se contentaient d’une production minimale, anémique en apparence, et rayonnaient pourtant d’une incontestable beauté sensible, bien qu’un peu pâlichonne. Projet du seul Mike Andreas, Perfume Genius, avec son Learning campé maladroitement sur des mélodies pianotées rachitiques ou tapissées d’effets sonores « misérables », dresse un autoportrait hypersensible, lévitant à distance de toute exhibition intime complaisante, est l’Objet Musical Nouvellement Identifié de 2010 ! Autre incongruité musico-intemporelle dont on ne suivra consciemment pas l’injonction de son titre est le Forget de Twin Shadow, simple extension du seul George Lewis Jr, un natif de République Dominicaine grandi aux U.S.A. et relocalisé à présent à New York. Affublé d’un look de disco-addict, l’énergumène traque le Bowie « honteux » des 80’s (celui de « Let’s Dance ») et le fait dégrossir dans une grosse tambouille new-wave façon back catalogue 4AD qui miraculeusement n’a pas pris les couleurs moches et délavées des VHS d’époque ! Un label de référence qui semble s’être fait plaisir en publiant le Before Today d’Ariel Pink’s Haunted Graffiti, sorte de jukebox humain sous acide(s) qui régurgite des mélopées guimauves ultra Lo-Fi comme on n’en faisait il y a trente ans, avec la candeur frondeuse de gamins qui s’amusent à gonfler d’énormes bulles pop avec de vieux chewing-gums trouvés dans une boîte à friandises chez leurs parents. Et tant qu’à tout mélanger, pourquoi pas opérer un petit détour par l’Australie où Tame Impala propose avec Innerspeaker une alternative maline et diététique au shaker pop psyché poids lourd des très premiers de classe de MGMT. Les essayer, c’est les adopter.

rdMais alors que les eighties n’en finissent pas de ne pas se terminer, l’épiphénomène shoegaze du début des 90’s continuent de susciter des vocations tout en essaimant à tous les vents de la planète rock. Et plutôt qu’à un recensement des inutiles clones du genre, on tendra les pavillons de ces groupes qui tout en étant pas complètement sorti du brouillard sonique mais ont quand même entrevu d’autres lumières pop. Les 35 petites minutes de Clinging’ to a Scheme des Suédois  peu productivistes (deux disques en 5 ans !) de Radio Dept qui synthétisent sans se forcer 20 ans d’english pop en purée de pois (années 80 et 90 confondues) dont les subtilités demandent quelque attention de la part de l’auditeur avant de se draper de leur superbe évidence mélodique. Un chemin de mémoire formatif qui, tel à l’ultime station d’un pèlerinage musical à l’aveuglette, s’est figé sur 1982-83, année de sortie du Garlands de Cocteau Twins dont le Waves de Tamaryn semble capter l’écho temporel en 2010. Un écho étonnement diffracté et magnifié par son passage au travers des majestueuses brumes hivernales hantées des voix éthérées ou habitées des Siouxsie & The Banshees, Mazzy Star et Slowdive. Des femmes, on n’en compte paradoxalement aucune dans Women dont le Public Strain est ce qui s’est fait de plus surprenant dans cette faille parfois synonyme de précipice, qui sépare sommets pop absolus à la Beach Boys et marais bruitistes à la My Bloody Valentine. Une plaque qui tacle gentiment l’Halcyon Digest de Deerhunter, sans doute le mètre-étalon d’une pop « moderne » pour les années à venir, et certes, largement dégagés des nuées électrifiées, mais la boussole fixée vers un ailleurs déjà à portée de mains.

A l’autre bout de la constellation shoegaze, A Place To Bury Strangers (Exploding Head) brilla tel un astre noir, distillant une lumière blafarde mais insidieuse à des mondes pop/rock gelés depuis 30 ans (post cold wave) au moins ou rendus stériles de par leur suractivité industrielle (et post Suicide). Pour se remettre, rien de tel qu’une injection massive d’Health (Get Colors et son pendant remixé, Disco 2) à base de drums éléphantesques, de rythmes scooters, de samples vicelards et de mélopées angéliques nichées sur des essaims de guitares shoegaze supersoniques…

ddgL’autre constante de 2010 aura été la succession d’all-girl band ou presque, qui ont trusté les platines avec une régularité presque insolente ! Avec leurs chansons acidulées et new wave  aux doux relents de miel amer, les 4 filles de Warpaint (The Fool) auront rendu les longues nuits d’hiver un peu moins longues. Des nuits où l’on se prend à rêvasser de torpeur estivale et de ses cortèges sans fin de corps peu vêtus qui font encore grimper le mercure. Mais si les fausses ingénues de Dum Dum Girls (I Will Be) et de Vivian Girls (Everything Goes Wrong) ont fait de la frange bien tombante et du port de la mini-jupe un choix de vie, leurs hymnes mi bubble-gum 60’s mi noisy pop vont se nicher directement dans les tympans sans que pour une fois, on ne sache que se désoler de ne pouvoir se débarrasser de cette mauvaise glu en tube(s) ! Et s’il n’y avait un malencontreux mâle en son sein, on aurait aussi  inclus les attachants Best Coast (Crazy For You).

Enfin deux trop discrets météores émotionnels ont traversé l’horizon musical 2010 sans trop se faire remarquer mais on n’a encore le cœur et les sens tout chamboulés. D’une part, l’ensemble baroque et sans famille de Thus:Owls et son tourneboulant Cardiac Malfomations (ça doit venir de là !), qui suit les méandres d’une pop/folk  filandreuse et élégiaque qui gratte à même l’échine et met les émotions sans dessus dessous ! Même chose pour la frêle Holly Miranda (The Magician’s Private Library) dont le pouvoir d’enchantement est peut-être carrément aussi puissant que celui jeté par Cat Power en 1996 sur l’inusable What Would the Community Think !

Yannick Hustache

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La Sélec n°15 – 1er mars 2011

9 Mar

selec15

Hybridations / métissages

Alors que le langage politique de l’Europe s’engage dangereusement sur une remise en cause du multiculturalisme, que la chancelière allemande comme la droite anglaise en annonce la faillite, et que la France veut instaurer des cours d’« identité nationale », le petit monde de la musique continue à célébrer l’hybridation et le métissage. A l’heure où l’Europe de la crise se rabat sur les thèses populistes du repli identitaire, utilisant l’illusion d’une culture nationale commune pour rassembler les frileux et les xénophobes, le mélange est par contre toujours considéré en musique comme un progrès, comme un atout.

  • Juke
    Genre extrêmement local, originaire de Chicago, le Juke s’y est développé de manière underground, pour ainsi dire en circuit fermé, presque en secret. Dérivé de la musique house de Chicago, le Juke est un microgenre évoluant en marge des médias et des scènes reconnues.
  • Violoncelle et bouts de ficelle
    Du violoncelle chez les Clogs, qui l’eut cru, il y en a justement très peu ! Ce noyau orchestral s’est cristallisé dans un esprit pop grand ouvert à l’aube du nouveau siècle (…). Sans aucune contradiction, ils assurent la perméabilité entre des scènes musicales que l’on imagine souvent incompatibles : avec eux il n’y a pas de grand écart entre la musique baroque, l’improvisation contemporaine en musique de chambre, les racines folk et les arrangements des groupes rock pour lesquels ils jouent. Autant dire qu’il va falloir se mettre au diapason des Clogs pour mieux les apprécier !

Redécouvertes

Depuis que l’Homme est Homme, il a toujours cherché, fouillé, défriché… D’abord par nécessité, puis par plaisir ou curiosité, il s’est adonné à la cueillette et à la chasse, au propre comme au figuré. Ainsi, la poursuite du gibier à des fins alimentaires cèdera la place aux chercheurs d’or et archéologues de tout poil, certains ayant fait de l’art dans tous ses états leur terrain de jeu favori, se plongeant avec délectation dans les archives des cultures plus ou moins populaires.

  • Les dernières pulsations de la vieille Italie du Sud
    En quelques années, de 1954 à 1959, uniquement dans le Sud et dans les marges de l’Italie (Sicile, Calabre, Sardaigne), Vittorio De Seta a filmé l’extinction d’une société archaïque où l’individu faisait partie d’un tout, d’une communauté. Par l’immigration et « le vaudou du Progrès » ce monde et sa culture allaient très vite se voir atomisés. Vittorio De Seta, comme ses amis collecteurs de musiques populaires, en aura au moins gardé une trace. Une trace poignante.
  • Quand EPM et Frémeaux & Associés dépoussièrent les chansons d’antan…
    Depuis qu’EPM et Frémeaux & Associés se sont penchés sur la question, les passionnés de la chanson ont enfin la chance de pouvoir (ré-)écouter les titres d’hier qui ont marqué l’histoire mais aussi de nombreuses perles oubliées, et ce depuis les premiers enregistrements de 1895. Seuls, ces labels ont su réaliser le travail de titan nécessaire à la bonne transmission du patrimoine de la chanson.

Faire du neuf avec du vieux

  • Le cinéma et les couloirs temporels
    Le cinéma est l’espace idéal pour la réinvention du passé. Décor ou récit, enquête ou prétexte, le temps n’y  manifeste que la forme qu’il reçoit, celle-ci renvoyant, en toute logique, aux intentions qui s’y expriment. Le cinéma traduit le passé en langage, l’expose, l’utilise. C’est dire que, objectivé, détourné ou mythifié, il signifie moins que sa représentation, disparaît même souvent derrière elle. Présence déconcertante que cette mise en valeur d’une ressource réelle mais insaisissable.
  • Inception, la fabrique rêvée du rêve
    Prototype d’un genre pas si répandu – le blockbuster « intelligent » – le film banco surprise (?) de Christopher Nolan n’en finitpas d’alimenter réflexions et débats, et d’attirer dans son champ magnétique multidimensionnel quantités toujours plus imposantes de références hétérogènes mais fécondes. En voici quelques-unes.
  • Musique Classique
    Savoir-faire des interprètes et nouvelles écritures des compositeurs se nourrissent de la lecture critique et créative de l’héritage. C’est par là que le classique reste toujours présent.
  • Nostalgie synthétique
    Le destin étrange d’un instrument conçu pour produire des sons jamais entendus avant lui. Pendant de nombreuses années, les musiciens ont utilisé le synthétiseur pour créer une musique qui ne ressemblait à rien de ce qui l’avait précédé. Aujourd’hui, il est l’objet d’un culte nostalgique, et sert paradoxalement à imiter d’autres synthétiseurs.
  • Chanson « totale »
    Des artistes qui ont eu le courage de se balader ailleurs pour mieux se trouver et qui ont su se surprendre pour mieux nous surprendre. Leur intégrité va de pair avec leur implication qui est totale. Ils soignent toutes les dimensions qui font qu’une chanson devient de l’art : interprétation, paroles, mélodie, son, arrangements et orchestrations.

Solitudes / isolement

Il est une forme de solitude qui n’est pas un état, c’est-à-dire non pas état où l’on stagne mais état que l’on gagne; une solitude qui est éloignement, lointain désirable. Sa forme est ouverte, pays d’accueil, espace désigné mais irreprésentable, cheminement qui, à peine initié, engage celui qui s’y risque et ne s’interrompt plus, continue, découle. Solitude béante, illimitée : appel de l’infini.

  • Françoise Huguier, Kommunalka
    En filmant et en enregistrant la voix des colocataires de la kommunalka, Françoise Huguier conjugue deux captations différentes, l’une immédiate, littérale (la voix), l’autre raffinée, ambiguë (l’image). L’empathie pourrait naître de leur dissociation; le fait qu’image et son s’entrecroisent et se contredisent souvent, introduit dans l’espace de la représentation des dissonances qui, loin d’en appeler au jugement, à la prise de parti, reconstituent la polyphonie si caractéristique des romans russes – de la société russe ? -, polyphonie bouillonnante et chaotique.
  • Lisandro Alonso, archéologie de solitudes en 4 films
    Il filme quelque chose d’invisible, des formes de solitude, ni choisies ni forcées, ni positives ni négatives. Ce sont  des isolements fonctionnels, des états pathologiques, des contextes, des géographies à l’écart de la société moderne où la solitude s’impose comme discipline, imprègne les tissus vivants, devient l’air que l’on respire, sorte de camisole invisible, organique.

Mondialisation

C’est une tendance lourde du cinéma documentaire : les films qui essaient d’expliquer la complexité du fonctionnement économique du monde. Sans ce devoir d’explication, comment rester citoyen conscient des enjeux ?

  • Richard Brouillette, L’encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme
    L’encerclement…, malgré son nom, n’est pas le patient décorticage explicatif d’un complot ourdi en coulisses à des fins de domination du monde, mais bien la description du lent cheminement d’une pensée, depuis les lieux obscurs de sa formulation jusqu’à sa complète interpénétration du réel, au point d’être confondu avec lui. Mais c’est aussi le premier jalon d’une réfutation idéologique qui a bien du mal à faire entendre son point de vue !

Vinyl only

Même si l’année passée on a vendu dans le monde anglo-saxon plus de platines vinyles que de lecteurs CD ou si certaines grandes surfaces de loisirs implantées en Belgique étendent leur rayon dévolu à ce support, ce n’est pas précisément pour ces raisons macro-économiques là que La Médiathèque tente (…) de réintroduire une offre ciblée de deux cents albums récents non disponibles en CD. Ce sont bel et bien les histoires à raconter qui motivent, avant tout, l’acquisition de ces disques.

  • Vends-moi (ou prête-moi) un disque : nous nous dirons qui nous sommes
    C’est à partir de la transformation de Record Express, son disquaire d’adolescence en centre de bronzage que le jeune réalisateur Brendan Toller a commencé une enquête centripète qui, de l’évènement local, part en chercher les échos plus lointains (les 3.000 autres fermetures de disquaires indépendants survenues au cours de la décennie 2000 aux États-Unis) et les tenants et les aboutissants plus globaux en termes d’économie, de marketing, de technique, de législation et de modification des comportements de découverte de la musique.

Coups de coeur réseau

  • Young Gods Records
    Tout commence losque Michael Gira décide de publier et distribuer ses disques (ceux des Swans) à compte d’auteur sous la dénomination de Young God Records, intitulé d’un EP paru en 1984 et peut être – sait-on jamais avec ce personnage pince-sans-rire à l’humour sarcastique – la réponse du berger à la bergère au groupe suisse Young Gods qui trouva son nom sur ce maxi désormais mythique…
  • MGMT, Congratulations
    Passé le choc de son hideuse pochette, je pourrais évidemment m’extasier devant cet « album de la maturité » comme le fit une très grande partie de la presse, mais vous avez déjà lu tout ça, alors permettez-moi de rester parfaitement subjective sur ce coup-là; de toute manière, quel est l’intérêt de chroniquer un album sorti il y a près d’un an ?
  • Les best of des médiathèques

La Sélec n°14 – 15 décembre 2010

4 Jan

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Dossier radio

  • Anthologie du XXe siècle par la radio
    Les événements emblématiques du XXe au travers du prisme d’un média né presque en même temps que lui. Dix années et un changement de millénaire plus tard, qu’en reste-t-il ?
  • La radio et l’au-delà
    Orphée de Cocteau
    Le poète – Cocteau – s’identifie encore au mythe, mais Orphée, lui, envie les hommes. Ni le mythe ni le poète n’ont plus suffisamment de sang pour irriguer leur dédoublement; en ces temps parcimonieux, l’un et l’autre sont divisés.
    Philip GLASS : Orphée
    Premier volet d’une trilogie dédiée à Jean Cocteau, l’opéra Orphée de Philip Glass ressort sous la houlette du Portland Opera. Pour notre plus grand plaisir ?
  • La radio personnage de cinéma
    John CARPENTER : The Fog / Tobe HOOPER : The Texas Chainsaw Massacre – 2 / Clint EASTWOOD : Play Misty For Me
  • La radio comme instrument
    Lorsque les ondes swinguent, de Kraftwerk à Keith Rowe
  • Portrait de Yann Paranthoën
    Le label Phonurgia Nova qui avait déjà édité quelques-unes des œuvres de Yann Paranthoën, dont les célèbres Lulu et On Nagra – Il enregistrera, revient avec une nouvelle publication consacrée au créateur radiophonique, intitulée L’Art de la Radio.
  • LIN Jing-jie : The most distant course / Jin-Ho HUR : One fine spring day
    Des hommes, des femmes et des lapins … Deux films asiatiques qui, par la plus grande des coïncidences, ont tous deux comme personnage central un preneur de son et exploitent la piste de l’écoute et de l’enregistrement comme moteur de l’histoire.
  • Richard CURTIS : Good Morning England
    Librement inspiré du parcours de la légendaire Radio Caroline, ce film revient sur la grandeur et la décadence des radios pirates avant leur interdiction en août 1967.
  • John Cage : Imaginary landscape n°4 / Radio music
    Le poste de radio, dont John Cage extrait du son aléatoire comme il pourrait le faire de n’importe quel objet trouvé, figure au centre de deux performances (1951 et 1956) d’une sobriété presque contemplative, désintéressée.
  • La révolution des Oeillets
    Ginette LAVIGNE : La Nuit du coup d’État – Lisbonne Avril 1974

    La documentariste a demandé à Otelo Saraiva de Carvalho de revenir sur la nuit du 24 au 25 avril 1974 telle qu’il l’a vécue. Initiateur, avec quelques camarades revenus comme lui des guerres – que d’aucuns qualifieraient de massacres – dans les colonies africaines, du Mouvement des forces armées, l’ancien militaire s’est prêté au jeu de la reconstitution avec une très grande éloquence
    Maria de MEDEIROS : Capitaines d’avril
    Hommage tendre et drôle aux principaux protagonistes de la révolution des Oeilelts, ce film suit le capitaine Salgueiro Maia, celui-là même qui força le chef du gouvernement, Marcelo Caetano, à se rendre et à donner sa reddition au général António de Spínola.
  • Bruce HAACK : Farad : The Electric Voice
    Les principales activités de ce musicien canadien étaient consacrées à l’enseignement et il produisit une grande quantité de musiques pour enfants, qu’il réalisait au moyen d’instruments électroniques de son invention, fruit de ses recherches expérimentales.

Soul, blues

  • Aloe BLACC : Good Things
    L’album démarre sur une « scie » dont on ne se plaindra jamais qu’elle se soit fixée comme une glu mémorielle sur la B.O. des petits matins blafards qu’on traîne avec soi comme une malédiction heureusement  temporaire !

Musiques du monde

  • Shangaan Electro – New Wave Dance Music From South Africa
    Déjà célébrée par beaucoup comme l’album le plus surprenant de l’année, cette compilation reprend quelques-unes des productions du label sud-africain Nozinja et présente pour la première fois au reste du monde la musique futuriste des Shangaan.
  • OKI DUB AINU BAND : Sakhalin Rock
    Personnage atypique dans le paysage musical japonais contemporain, Oki se singularise par son mélange osé de traditions et de modernité, comme le prouve cet étrange album…
  • Ola Belle REED : Rising Sun Melodies
    La substantifique moelle musicale d’une chanteuse/auteure/musicienne, mère de famille et « femme aux 101 métiers », qui contribua à inventer le statut d’artiste au féminin à l’intérieur de l’ancestrale tradition d’un bluegrass populaire et ouvert, véritable sismographe des aléas d’une existence parfois vécue comme un sacerdoce…

Jazz

  • Miles Davis : Bitches Brew
    Un disque qui, de toute l’histoire des meilleures ventes de CD de jazz, se situe en troisième position, ça interpelle. Surtout lorsqu’on pense à toutes les richesses discographiques concurrentes, souvent plus faciles d’accès, qui auraient pu emporter la palme.

Musique classique

  • Niccolo PAGANINI / Julia FISCHER : 24 Caprices
    Paganini (1782–1840) doit aux légendes qui le concernent des masques si expressifs que son mystère demeure intact. Aux fables nombreuses faisant du musicien tantôt un ange, tantôt un démon, coïncident des jugements tout aussi contradictoires sur l’œuvre qui aujourd’hui encore se dérobe.

Rock, pop, electro

  • Sam PREKOP : Old punch card
    OVAL : O

    Deux pas de côté, deux tangentes, deux nouveaux départs. Sam Prekop et Markus Popp (Oval) sont deux musiciens qui se sont construit, au fil de leur carrière, un son bien établi, instantanément reconnaissable.
  • SWANS : My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky
    U.S. CHRISTMAS : Run Thick In The Night

    L’un est sur le retour et l’autre enfin sur la voie d’une certaine reconnaissance, mais tous deux martèlent un rock lourd et oppressant dont les lancinants développements et charbonneuses humeurs peuplent les paysages désolés d’un psychédélisme insomniaque et vertigineusement abyssal.
  • Manuel BIENVENU : Bring Me The Head Of Manuel Bienvenu
    Initialement paru au Japon en 2007, le second opus de Manuel Bienvenu bénéficie enfin d’une sortie sous nos latitudes, et ma foi, l’attente en valait la peine : dès les premières notes, le multi-instrumentiste attrape l’auditeur par l’oreille pour ne plus le lâcher tout au long de ces douze titres.
  • NO AGE  : Everything in Between
    « Tout se joue au centre » pourraient paraphraser quelques politiques belgo-belges en mal de slogans imaginatifs (?) etattractifs. Pour le duo US, c’est plutôt une vaste zone franche et instable vers où convergent leurs coupables appétits contradictoires. Visite des lieux.

Documentaires.

Cinéma

  • Tom FORD : A single man
    George est un homme éminemment raisonnable. Cultivé, réfléchi, d’un goût exquis, entouré de beaux objets, c’est un professeur attentif et méthodique, un homme qui s’endort en pyjama rayé et tient une maison bien ordonnée. Célibataire depuis un an, George est-il seul ou singulier ?
  • Brillante MENDOZA : Serbis / Tirador
    Mendoza échafaude des films très différents les uns des autres à partir d’un matériau assez proche. Au point qu’on a très peu envie de bouder son plaisir d’assister, pour une fois presque en direct, à l’éclosion d’un tout grand cinéaste.
  • Luchino Visconti : Nuits blanches
    En acclimatant les Nuits blanches à un Livourne de Cinecittà, Visconti traduit avec intelligence la Russie fantasmée de Dostoïevski. Ville de théâtre, ville intellectuelle, on s’y sent bien comme dans un rêve.

Documents historiques, interviews, divers…

J. L. Borges : La bibliothèque infinie
Une voix de vieil homme, qu’un fort accent hispanique rend difficile à comprendre, force à se rapprocher un peu, à cesser toute autre activité pour, simplement, tendre l’oreille.

SWANS : « My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky » / U.S. CHRISTMAS : « Run Thick In The Night »

29 Déc

SWANS

MY FATHER WILL GUIDE ME UP A ROPE TO THE SKY – XS964C

Pochette XS964C.

YOUNG GOD RECORDS, 2010.

Où emprunter, détails…

US CHRISTMAS

RUN THICK IN THE NIGHT – XU868B

Pochette XU868B.

NEUROT RECORDINGS, 2010. Enregistrement 2009.

Où emprunter, détails…

L’un est sur le retour et l’autre enfin sur la voie d’une certaine reconnaissance, mais tous deux martèlent un rock lourd et oppressant dont les lancinants développements et charbonneuses humeurs peuplent les paysages désolés d’un psychédélisme insomniaque et vertigineusement abyssal.

swOn a coutume de dire que les chats disposent de 9 vies. On ne connaît rien de pareil à propos des cygnes (même si l’animal occupe une place de choix dans le grand bestiaire animalier des légendes), mais pour Swans (cygne au pluriel en anglais), les multiples épisodes de l’existence du groupe les ont davantage conduits aux abords des tourbillons et rapides, que fait évoluer sur les eaux tranquilles d’un quelconque point d’eau musical artificiel.

Swans est avant tout le projet principal de Michael Gira – mais c’est loin d’être le seul – et ce, même si le groupe a vu défiler bon nombre de participants qui vont et (re)viennent avec une constance presque routinière. Né aux alentours de 1982 en plein geyser no wave (parfaitement résumé par la compile « No New York »), Swans catalyse un rock hyper massif, asphyxiant, et cathartique. Un empilement de riffs (parfois un seul) primitifs sursaturés, répétés jusqu’à la nausée, joués avec une effroyable lenteur sur fond de décors industriels apocalyptiques, desquels s’échappent cris et vociférations à peine articulées de gourou primal. Swans était une sorte de cousin US d’Einstürzende Neubauten qui n’aurait jamais fait l’impasse totale sur les guitares, un prototype « métalloïde » (plus que metal) à la descendance aussi vaste que bigarrée (de l’indus metal de Godflesh –et son prolongement Jesu – à Ministry et au post metal de Neurosis, voire au drone metal de la Sunn O))) family, des inclassables Young Gods aux disjonctés Liars, jusqu’à la country remontée des 16 Horsepower). Au fil des albums, des bourgeons de mélodies finiront par éclore et prendre l’ascendant sur l’attaque sonore frontale, un glissement progressif marqué par l’arrivée de la chanteuse Jarboe, sorte d’alter ego féminin de Michael Gira, au registre vocal (glacé & céleste à la fois) tout aussi saisissant. Plus exposés, les textes qui farfouillent du côté obscur des passions humaines s’installent au cœur de chansons qui laissent une place toujours grandissante aux tonalités acoustiques d’un folk ample aux couleurs automnales. Gira en a alors (pour un temps) fini avec le bruit et après une surprenante reprise – aujourd’hui reniée par son auteur du – « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division (1988), fait paraître un album sans saturation électrique aucune, The Burning World (1989) sur une major, tout en s’embarquant dans le 1er de ses multiples projets parallèles (3 plaques de Skin ou World of Skin entre 1987 et 1990). Disque incompris – les fans boudent et les ventes sont mauvaises – qui conduira Michael Gira sur les voies de l’auto-édition (il monte son propre label Young God records). Swans renouera, ensuite, en partie, et jusqu’à sa dissolution en 1996, avec l’électricité dense des guitares. En sont l’éclatant témoignagele double Soundtrack For The Blind, plus une poignée d’albums partagés entre rock post new wave épique et tourbillonnant sous tension (du psychédélisme dark ?) et des complaintes hivernales acoustiques où se mêlent parfois field recordings et bidouillages electro ambient.

Un héritage riche d’une bonne vingtaine de plaques (albums studio, enregistrements live, compiles, EP…) que Gira rééditera petit à petit sur Young God Records où paraissent ses nombreux travaux post Swans. L’homme n’a pas le temps de s’ennuyer, car en plus de ses propres travaux musicaux en solo (Drainland…) ou écrits (La Bouche de Francis Bacon en VF), de ses essais expérimentaux (le «dronesque» Body Hater/Body Lover), l’Américain s’investit dans une nouvelle mouture de groupe (The Angels Of Light), dont il est le centre (et sans Jarboe) et qui sonne un peu comme une version « adulte » (plus apaisée et davantage acoustique) des Swans, et enfin chapeaute quelques artistes/groupes amis dont il fait paraître des disques (Winsor For The Derby, Lisa Germano), et donne aussi sa chance à quelques (ex) illustres inconnus : Akron/Family ou… Devendra Banhart

Lorsque sort en 2010 My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky, premier album des Swans en 16 ans, on n’est qu’à demi étonné. Certes Jarboe n’est pas de la partie (Gira et elle semblent fâchés pour l’éternité), mais le grand nombre de collaborateurs passés (dont le régulier Norman Westberg) au menu invalide l’hypothèse d’un retour uniquement motivé par le tiroir-caisse. Propulsés en 2010, les ingrédients du son et éléments du système Swans (dernière période) font valoir leurs vertus anticorrosives face aux traîtres assauts du temps : timing chanson achalandé et allongé (de 2’20 min à 9’25 min), ampleur sonore marmoréenne sans lourdeur procédurière (ceci n’est pas du heavy metal), martèlements rythmiques dignes d’une charge de pachydermes domptés (on doit parler d’assemblage savant de toms et d’éléments percussifs plutôt que de batterie), tortueuses mélodies aux dénivelés de colimaçon alpestre, progressant par paliers de compression là où l’air se fait rare, mais évitant les expositions au sommet pour négocier des retours par étapes successives en plaine, et surtout la voix sardonique de Gira et son vibrato médian de ceux des Nick Cave et autres Ian Curtis (Joy Division). Dans l’œuvre pléthorique des Swans, The Great Annihilator est son aïeul le plus proche, mais les deux ballades de folk sépulcral (« Reeling The Liars In », le final « Little Mouth ») montrent que l’apport The Angels Of Light n’est pas à minimiser. Au centre du disque, on trouve un titre freak qui fait froid dans le dos. L’intitulé est un programme à lui seul : « You Fucking People Make Me Sick ». Banhart y chantonne avec la fille de Gira dans une ambiance malsaine de Sud profond, et ça fiche les chocottes. Déjà que My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky s’était ouvert sur des bruits de cloches précédant le tintamarre d’une marche de géants (« No Words/No Thoughts »). Et même lorsque l’humeur est à l’orage (« Jim », « Eden Prison », « Inside Madeline ») Swans négocie, en fin de titre, une aire d’atterrissage où ses noires complaintes viennent mourir dans une ultime oraison funèbre. On les connaît déjà un peu à l’avance mais on ne se lasse pas de les (ré)entendre.

usPassé le seuil de Run Thick In The Night (l’introductif « In The Night »), cinquième étape du trop discret parcours discographique des (comme leur nom l’indique) Américains de U.S. Christmas, on n’est pas trop dépaysé : roulement de toms tribal ou solennisé, guitares messagères, violons d’appui discret. Il faut attendre la voix hallucinée de Nate Hall et sentir le fond de l’air se charger de plomb dans un ciel bouché et électrifié pour mesurer la longue route en terres heavy et psychédéliques qui nous attend. Attendre, les cinq ou sept membres de U.S. Christmas s’en sont fait une spécialité, car sans l’oreille fureteuse du label Neurot Recordings (monté autour de Neurosis) qui a sorti leur avant-dernier album (Eat The Low Dogs en 2008), ces natifs des Appalaches végéteraient toujours en 3ème ou 4ème division rock option CDr ! Et le groupe n’aurait sans doute pas eu les moyens de ce road trip musical qui bat aussi bien la campagne (aride) folk que les espaces abandonnés en bordure de désert (rock), foule quelques mausolées touristiques (des bribes country surnagent) pour mieux s’égarer sur des pistes enfumées qui ne mènent nulle part ou alors à des paradis chimiques et artificiels. Le plus étrange vient ici de la température ambiante, proche de zéro. Il fait chaud certes, mais c’est sans doute parce qu’on a attrapé la fièvre ou que le manque commence déjà à vous mordiller l’humeur et vous déréguler les sens. Ou alors c’est le désert façon roman à la Barry Gifford (dont David Lynch a adapté le Sailor et Lula), auteur de Perdita Durango : Quinze degrés et temps pluvieux, un lieu extrême flashé dans ses rares moments où il apparaît aussi éloigné que possible de ce qu’il est censé être. Le dernier endroit au monde sensible que l’on imaginerait porteur d’un imaginaire mystique fécond, nourri aux mythes premiers (la nature, les éléments), et qui imprègne profondément ce disque serti d’une présentation magnifique, depuis l’intitulé des titres (« Devil’s Flower in Mother Winter »,« Fonta Flora »), à des textes hermétiques à l’identification mais fertiles à nourrir les épopées mentales sur le mode heroic fantaisy introspectif, sans bataille de masse dans le scénario. Et en effet, U.S. Christmas entonne rarement la charge (à l’exception de « Wolf on Anareta ») pour s’adonner la plupart du temps (le disque fait bien plus d’une heure) à un folk nomade et lunaire et à un rock psychédélique incantatoire aux ramifications épiques, mais toujours emprunts d’une insaisissable et farouche beauté. Un récit en dents de scie – Litanie païenne à deux voix (« Ephraim In The Stars »), instants d’abandon contrôlé (« Suzerain »), instrumental hanté et fracturé (« The Queena »), tourbillon rock au ralenti (« Deep Green ») – qui fait fi de ses quelques faiblesses (le coffre vocal de Hall est parfois limite, difficile de l’ingurgiter en 1 traite). Idéal pour ceux qui veulent sortir de l’hiver. Mais pas trop vite !

Yannick Hustache

 

selec14

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